Abdellah Karroum, à la croisée des chemins artistiques


Figure importante de l’art marocain contemporain, Abdellah Karroum croit plus que jamais dans le potentiel des artistes nationaux pour s’imposer aux yeux du monde.

C’est par le truchement du nomadisme qu’Abdellah Karroum a fait son entrée dans le monde de l’art. Plus jeune, il était notamment adepte du travail d’Alighiero Boetti, une des figures de proue du fameux courant artistique italien de l’“arte povera” et dont le nom reste principalement associé à son oeuvre majeure “Mappa”, qui avait consisté en plusieurs cartes du monde brodées à la main par des artisans afghans. Mais cette appétence pour le voyage se retrouve également dans la vie qu’il mène, ce qui fait que ce n’est qu’au bout de plusieurs jours d’échange que nous parvenons enfin à nous fixer rendez-vous pour un appel au téléphone: quand il décroche, M. Karroum vient à peine de retrouver son pied-à-terre londonien, après un périple l’ayant mené à Barcelone.

La capitale du Royaume-Uni, le célèbre critique d’art et curateur marocain vient de s’y établir après près d’une décennie passée essentiellement au Qatar, où il a eu la charge de “Mathaf”, le musée arabe d’art moderne ouvert en 2010 à Doha sous les auspices de l’État qatari. Sans compter ses allers-retours incessants avec la France, où il a fondé au tournant du siècle les éditions Hors’Champs, spécialisées dans les publications artistiques, et bien sûr le Maroc, où il continue d’assurer la direction de L’appartement 22. Cet espace d’art, lancé par ses propres soins dans l’appartement qu’il occupait à Rabat juste en face du parlement, vient d’ailleurs de souffler, le 10 octobre 2022, sa vingtième bougie.

A cette occasion, M. Karroum prévoit de sortir “dans les prochaines semaines” un livre pour marquer l’événement et qui constituera en lui-même le deuxième volume consacré à l’endroit, après un premier volume qui avait couvert la période 2002-2008 et avait été publié en 2009. “Bien du chemin a encore été parcouru,” nous confie le principal intéressé. “Nous sommes vraiment fiers de ce que nous avons pu accomplir, mais bien évidemment nous souhaitons faire plus, car je crois que l’art marocain est loin d’avoir exprimé son plein potentiel.”

Production artistique
Parmi les réussites de L’appartement 22, celle d’avoir permis de consacrer des icônes actuelles de l’art contemporain made in Morocco, à l’instar de Safaa Erruas et Younès Rahmoun -qui, soit dit en passant, avaient été à la baguette de la toute première exposition de l’espace, à savoir “JF_JH (individualités)”-, ou encore plus récemment le Slaoui Mustapha Akrim. Le concept, en gros, est d’offrir aux artistes marocains la possibilité d’expérimenter à leur guise tout en échangeant entre eux, de sorte à stimuler leur créativité. M. Karroum a, ainsi, l’idée de lancer L’appartement 22 à son retour au début du siècle de France, où pendant douze ans il étudie la gestion des arts, des spectacles et des médias et y décroche son doctorat à l’Université Bordeaux-III, actuelle Université Bordeaux Montaigne: il s’était rendu compte que les artistes nationaux n’avaient pas suffisamment d’espaces d’expression comme il en avait eu l’habitude de voir à profusion dans l’Hexagone.


Un constat qui d’ailleurs, pour lui, reste parfaitement d’actualité. Au vu de la densité de la production artistique et du dynamisme de la société civile en la matière, il estime que le Maroc devrait être une “destination clé” dans le monde de l’art. Pour lui par exemple, chacune des douze régions du Royaume devrait disposer d’au moins un grand musée, en insistant que ceux-ci soient gérés par des professionnels “compétents et exigeants”. Il appelle aussi à relancer la Biennale de Marrakech, dont la sixième et dernière édition remonte à 2016 déjà.

C’est lui qui en avait d’ailleurs été le commissaire d’exposition en 2007 et 2009. Au passage, M. Karroum avait également été aux manettes de la Biennale de Cotonou en 2012, après avoir été commissaire associé à la Biennale de Dakar de 2006 et membre du jury du Lion d’or de la Biennale de Venise en 2007 (il sera également à l’initiative, à la Biennale de Venise de 2011, du projet de pavillon marocain Working for Change, axé sur les liens entre l’art et les enjeux sociaux). “Mais au-delà de l’insuffisance d’espaces d’expressions, un des autres problèmes importants que je relève est celui de l’inexistence d’un véritable marché national de l’art,” explique M. Karroum. “Aujourd’hui, très peu d’artistes marocains parviennent à vivre de leur art en écoulant leurs oeuvres au Maroc. Je pense par exemple à Mustapha Akrim, qui fait partie des rares exceptions que je connais. La conséquence, c’est que la plupart des artistes s’orientent vers l’étranger, et cela fait que beaucoup de nos oeuvres finissent par être détenues par des institutions non-marocaines. Cela n’a pas toujours été le cas.

Multiplication des installations
Dans les années 1990, on voyait notamment une institution comme l’ONA ou plus généralement les banques se construire une solide collection artistique, et par rapport aux prix dépensés à l’époque ces collections valent aujourd’hui dix, vingt, cent fois plus. Il suffit juste de faire confiance aux artistes marocains.” Et cette confiance, M. Karroum la porte justement lui-même en lui, ce qui fait que dès qu’il en a la possibilité, il cherche à donner une vitrine à l’art marocain à travers les différentes expositions qu’il dirige. En 2021, il avait même poussé pour l’organisation d’une exposition entièrement dédiée aux artistes marocains au prestigieux Musée de la Reine Sofia de Madrid, et ce en collaboration avec son directeur, Manuel Borja-Villel: il s’agit de la désormais mémorable Trilogie marocaine, qui, à l’époque de son organisation, avait constitué un des événements artistiques phares tenus sur le sol européen.

Comme le laisse deviner son nom, l’exposition avait réparti l’art marocain en trois parties, ou plutôt trois séquences, à savoir celle des années de l’indépendance (1950-1969), où l’art moderne commence à peine à émerger; les années de plomb, où des formes artistiques subversives commencent à voir le jour, avec souvent une connotation politique marquée entre autres par le soutien à la cause palestinienne; et l’époque contemporaine (2000-2020), où les différents courants artistiques marocains donnent davantage la part belle à l’expérimentation à travers notamment le recours à la technologie et la multiplication des installations.

Comme pour L’appartement 22, un livre doit également sortir pour immortaliser la Trilogie marocaine. Celle-ci devrait par ailleurs prendre place en 2024 à Doha, où l’art marocain est, du fait notamment du travail de promotion que M. Karroum a lui-même effectué sur place, très apprécié, mais le principal souhait de ce dernier est que le Maroc puisse lui-même accueillir un jour l’exposition. “Certes, aucun de nos musées ne dispose de suffisamment d’espace, car au Musée de la Reine Sofia, ce sont 26 galeries qui ont été occupées, mais nous pouvons toujours organiser quelque chose qui puisse avoir lieu à différents endroits,” nous indique M. Karroum, qui, à l’évidence, tient absolument à faire connaître davantage la scène artistique marocaine aux Marocains.

Sur le littoral de son Rif natal, où il a vu le jour en 1970, il construit d’ailleurs actuellement un petit espace du même ordre que L’appartement 22, qui s’ajoutera aussi à R22 Art Radio, disponible en ligne depuis octobre 2007 et qui vise le même objectif promotionnel de la chose artistique nationale. Seul bémol, la forme juridique que l’espace doit prendre, car s’il souhaite en faire une sorte de coopérative artistique, aucun texte ne prévoit actuellement une telle forme d’organisation. Bourlingueur qu’il est, il reste toutefois disposé à errer dans les méandres de la bureaucratie marocaine pour faire réussir son projet...

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