Interview de Abdellah El Fergui : "Le gouvernement n'a pas de plan de relance"

Président de la Confédération marocaine des TPE/PME

Pour la Confédération marocaine des TPE/ PME, le gouvernement Saâd Eddine El Othmani ne fait que favoriser les grandes entreprises dans son plan de relance post-Covid-19, sans vraiment prendre en compte le reste des entreprises nationales.

Vous venez de publier une étude pour le moins sidérante sur l’impact qu’a eu le Covid- 19 sur les TPE/PME, où l’on constate que l’impact sur elles a été plus grand qu’on ne le dit...
Effectivement, cet impact a été dur pour les TPE/ PME, dont la grande majorité aura certainement à souffrir au cours des prochains mois pour espérer sortir la tête de l’eau. On voit, ainsi, que 83% de ces entreprises ont éprouvé, depuis la déclaration de l’état d’urgence sanitaire le 20 mars par le gouvernement, un arrêt total de leurs activités, et les 17% restant, si elles ont pu continuer pendant ce laps de temps, n’en ont pas moins dû réduire la voilure. Et certains secteurs comme l’artisanat, les services et le tourisme ont été particulièrement touchés, avec respectivement 94,5%, 89,4% et 85,5% des entreprises qui tout bonnement ont été ces trois derniers mois hors-service.

Mais, selon votre étude, ce ne sont pas là les secteurs qui regroupent le plus de TPE/PME…
Oui, car contrairement à ce que l’on affirme et ce qu’affirme en particulier la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) et les patrons des grandes entreprises, ce ne sont pas le tourisme et le textile qui ont été les plus affectés. Je dois d’abord préciser que nous avons mené notre étude auprès de quelque 5.000 entreprises affiliées à notre confédération, dont 1.080 avaient pris le temps de répondre aux questionnaires que nous leur avions envoyés, et ce entre le 18 mars et le 6 avril, c’est-à-dire dès les premiers jours de la pandémie, et ce que nous avons trouvé c’est que les TPE/PME oeuvrant directement ou indirectement dans le domaine du tourisme, comme par exemple les agences de voyages, les agences de location de véhicules et les bazars, ne constituent que 5,2% du total des TPE/ PME impactées, puisque viennent d’abord les services aux entreprises à hauteur de 21,2%, le commerce, le négoce et la distribution à 20,6%, l’industrie à 13,5%, le BTP et les matériaux de construction à 12,7%, la communication, l’événementiel et les multimédias à 10,5% et l’agro-alimentaire et l’agriculture à 5,7%. Idem pour l’emploi où 24% des emplois menacés se trouvent dans l’industrie, 21% dans le BTP et les matériaux de construction, 16% dans les services aux entreprises, 11% dans le commerce, le négoce et la distribution, 8% dans la communication et le multimédia et ce n’est qu’après qu’on trouve le tourisme, au même niveau que l’agro-alimentaire et l’agriculture, avec 8% des emplois menacés. Ce sont là des chiffres que nous avons trouvés en suivant une méthodologie scientifique, et d’ailleurs la Banque mondiale vient de nous contacter pour obtenir l’étude.

Vous avez fait mention de la CGEM, on a comme l’impression que vous avez une dent contre elle…
Non du tout, c’est juste qu’au vrai elle n’est pas représentative des entreprises nationales, c’est un fait. Quelque 96% du tissu économique marocaine est constitué par les TPE/PME, et les TPE/ PME c’est nous, la Confédération marocaine des TPE/PME. Et le fait que la CGEM ne soit pas représentative des TPE/PME s’est, à mon sens, d’autant plus illustré au cours de cette crise que les propositions dont elle s’est fendue au sein du Comité de veille économique (CVE), où elle constitue prétendument le porte-voix du secteur privé, n’ont pas été à la hauteur et servent d’abord les agendas des grandes entreprises, pas des petites et très petites entreprises. J’avais par exemple été très surpris de la décision prise au cours de la 7ème réunion du CVE, le 8 mai dernier, de créer toute une commission avec à la fois, donc, la CGEM, le Groupement professionnel des banques du Maroc (GPBM), le ministère de l’Economie et des Finances et Bank Al-Maghrib (BAM), pourquoi? Pour venir en aide aux entreprises ayant un chiffre d’affaires de plus de 500 millions de dirhams! Dites-moi, à votre avis, quelle part représentent ces entreprises de plus de 500 millions de dirhams dans le tissu des entreprises? Et pendant ce temps, les TPE/PME n’avaient rien, aucune commission pour prendre en main leur sort. Ce qui fait qu’on se retrouve aujourd’hui avec non pas un plan de relance, mais un plan de continuation d’activité (PCA) qui ne prend aucunement en compte la réalité du terrain et celle, en particulier, des TPE/PME.

N’avez-vous à aucun moment été contactés par le ministère de l’Economie et des Finances pour siéger au sein du CVE?
Non, à aucun moment.

Pour revenir à la relance, pourquoi estimez- vous que le plan du gouvernement de Saâd Eddine El Othmani ne profite qu’aux grandes entreprises?
Au vrai, il faudrait plutôt parler de plan de la CGEM, puisque le gouvernement de M. El Othmani ne fait que dupliquer les propositions du patronat, mais pour répondre à votre question, nous pouvons revenir aux chiffres de notre étude, qui comme je vous l’ai dit montrent que plus des quatre cinquièmes des TPE/PME ont, au cours des trois derniers mois, été en arrêt total. On est donc là face à des entreprises qui doivent redémarrer et non seulement poursuivre leurs activités, ce qui nécessite des mécanismes adaptés notamment en matière de financement.

On pourrait vous rétorquer que le CVE a mis par exemple justement, en ce qui s’agit du financement, une ligne de crédit pour appuyer les entreprises à hauteur de 10% de leur chiffre d’affaires dans une limite qui atteint tout de même un million de dirhams…
Vous faites référence à Relance TPE, c’est effectivement une excellente initiative; j’espère juste que les banques seront assez coopératives et qu’elles ne poseront pas obstacle aux entrepreneurs qui voudraient se financer. Car comme vous le savez il y a eu à ce niveau un problème signalé par plusieurs responsables d’agences bancaires à propos des 10% de chiffre d’affaires imposés par la Caisse centrale de garantie (CCG). En même temps, il faut rappeler que beaucoup de TPE/PME ont, comme je le dis toujours, un pied dans le formel et un autre dans l’informel, les facturations au noir sont monnaie courante parfois sans que ce soit de leur faute car leurs clients leur formulent des exigences dans ce sens, ce qui peut donc donner une fausse idée sur le chiffre d’affaires réel de TPE/PME et donc conduire à les soutenir insuffisamment. Et comme vous pouvez l’imaginer, l’impact sur l’emploi sera terrible. En tant que président de la Confédération marocaine des TPE/PME, j’en discute d’ailleurs actuellement avec le directeur général de la CCG, Hicham Zanati Serghini.

Au demeurant, êtes-vous optimiste par rapport à la période à venir?
Je ne saurais vous répondre, mais ce que je dois dire est que l’Etat devra faire des efforts pour accompagner davantage les TPE/PME. Il y avait d’ailleurs un programme sur “l’accès des TPE-PME aux commandes publiques” dans le pipe depuis début octobre avec la Banque mondiale, après que le ministre de l’Industrie et du Commerce, Moulay Hafid Elalamy, soit entré en contact avec elle, et nous devions organiser le 20 avril une réunion impliquant aussi bien la Confédération marocaine des TPE/PME que le gouvernement, mais le Covid-19 est passé par là. Soutenir les TPE/ PME, c’est plus que vital pour notre économie, surtout dans le contexte actuel.


X

Télécharger le magazine Maroc Hebdo

Télécharger