Abdelkader Bourhim: "Le sport, parent pauvre des programmes électoraux"

Entretien avec Abdelkader Bourhim, expert en stratégie de développement des clubs et des organisations sportives

Abdelkader Bourhim, expert en stratégie de développement des clubs et des organisations sportives, regrette l’absence du sport des programmes électoraux, ceci alors qu’il peut participer au développement économique et humain du pays.

Les athlètes marocains ont surperformé lors des jeux paralympiques Tokyo 2020. Pourtant, cette catégorie d’athlètes est marginalisée. L’athlète malvoyante qui a été la seule à participer à un marathon sans accompagnateur en est le meilleur exemple. Jusqu’à quand une vraie valorisation de ces athlètes qui font d’ailleurs toujours mieux que leurs compatriotes olympiques?
L’affaire de cette athlète qui a couru sans accompagnateur est une humiliation pour le sport national. Elle aurait pu remporter la médaille d’or haut la main, mais malheureusement elle a abandonné malgré elle. Les athlètes paralympiques sont effectivement marginalisés, alors qu’ils font mieux que les autres. Leurs fédérations reçoivent beaucoup de subventions de la part de l’Etat, mais que font-ils avec cet argent? C’est la question qu’on doit se poser. Il y a des dysfonctionnements structurels majeurs, notamment en termes de gouvernance. On injecte énormément d’argent dans le sport sans véritable retour sur investissement. Les résultats sont catastrophiques et la gouvernance fait défaut. Avec la place qu’il occupe désormais comme secteur stratégique dans le développement et sa contribution grandissante au PIB des nations, le sport mérite plus d’attention dans notre débat politique national.

Nous devons arrêter de cantonner le sport au simple rôle de secteur ludique, inclusif et de bien-être en l’emprisonnant depuis toujours dans un insurmontable carcan associatif «gourmand». Véritable gouffre financier, l’Etat marocain n’a cessé d’engloutir des milliards de dirhams de subventions dans le sport national, et ce sans exigence de résultat et avec la simple participation aux grands événements internationaux comme contrat d’objectif pour les fédérations sportives nationales.

Les partis politiques et le gouvernement ont une part de responsabilité. Comment évaluez-vous les programmes électoraux dans leur composante sport?
Le discours réchauffé et répétitif depuis des décennies qui nous parle sans cesse des terrains de proximité, de l’inclusion, du soutien aux associations et des subventions est devenu un tic de mauvais goût, copié-collé à chaque échéance électorale dans les programmes des partis politiques. Il renvoie le sport à une condition marginale de simple secteur de distraction et de passetemps et fait rater à nos partis politiques, à chaque échéance électorale, l’occasion de le prendre au sérieux et de l’intégrer comme thème majeur dans leurs programmes électoraux.

En l’intégrant, ils pourront ainsi donner au Maroc la chance de se développer par le sport, de briller par le sport, de grandir par le sport, de se moderniser par le sport, d’être heureux par le sport et d’exister en force dans le concert des nations par le sport. Le sport peut légitimement prétendre à cette ambition de secteur majeur et stratégique dans le projet politique, économique et social d’une nation. J’ose espérer que nos dirigeants politiques portent cette conviction. Je le souhaite vraiment et je leur demande de prendre le sport au sérieux, de croire en ses vertus comme secteur majeur, capable de participer au progrès de notre pays.

Comment le sport peut concrètement participer au progrès du Maroc?
Le sport est devenu un enjeu stratégique capable de produire de la richesse et des emplois. Le sport peut être un véritable moteur du développement et du soft power essentiel au rayonnement des Etats. Les élections législatives, communales et régionales du 8 septembre 2021 marquent un nouveau tournant pour le Maroc, faisant émerger une nouvelle voie de développement pour notre pays, une voie que le sport peut incarner et y contribuer.

Quelles sont vos recommandations pour faire du sport un secteur stratégique du développement du Maroc?
Dans mon rapport sur le sport au Maroc intitulé «Le sport que nous voulons», avec lequel j’ai contribué aux travaux de la Commission spéciale sur le modèle de développement (CSMD), j’ai émis dix recommandations susceptibles de donner au sport marocain des moyens politiques, structurels et matériels pour en faire un secteur stratégique du développement de notre pays, d’être un secteur créateur de richesses, d’emplois et d’en faire une véritable industrie qui contribuera à la fierté du Maroc. (Voir encadré)

Quelles sont les actions à entamer à court terme?
La priorité aujourd’hui, à mon sens, est l’élaboration d’une loi-cadre pour le sport marocain. Il est primordial aussi d’encourager le renouvellement des élites dans la gouvernance du sport et de permettre au secteur privé de se saisir de l’entreprenariat sportif et le libérer du simple bon vouloir des élus.