Abdelhak Khiame: "Les loups solidaires de daech sont une menace qui pèse sur le Maroc"

Interview de Abdelhak Khiame, directeur du bureau central d’investigations judiciaires (BCIJ)

C’est l’ancien patron de la BNPJ (Brigade nationale de la police judiciaire) qui a pris les destinées du Bureau central d’investigations judiciaires, opérationnel depuis vendredi 20 mars 2015, branche de la Direction générale de surveillance du territoire (DGST). A 62 ans, Abdelhak Khiame est bien portant, aussi perspicace et dynamique qu’un jeune dans la trentaine. Dans son bureau à Salé, comme à son accoutumée, c’est un homme humble et bienveillant qui nous accueille dans l’enceinte de ce que les Marocains se plaisent à appeler le FBI marocain. Son aplomb, sa certitude et son regard perçant ne passent pas inaperçus. Pour lui, la vigilance est toujours de mise face à une menace terroriste insidieuse et permanente qui ne fléchit pas en cette période de crise sanitaire de la Covid-19. Abdelhak Khiame est possédé par l’amour, la stabilité et surtout la sécurité du Maroc.

Lundi 5 octobre 2020, vous avez démantelé une cellule terroriste à Tanger, moins d’un mois après un important coup de filet qui a fait tomber une autre cellule présente dans quatre villes, dont Temara. On a l’impression que, malgré la Covid-19, la nébuleuse terroriste n’a pas observé de répit. Est-ce qu’en cette période de pandémie, le Maroc demeure sérieusement ciblé par la nébuleuse terroriste?
Les deux opérations qui ont été menées par le Bureau central d’investigations judiciaires (BCIJ) sur la base des renseignements de nos services centraux confortent d’abord le constat de la persistance de la menace terroriste qui guette notre pays. Il ne faut pas se tromper et dire qu’un pays est loin d’être touché par le terrorisme ou que la pandémie de la Covid-19 peut nous épargner des tentatives d’attentats. La vigilance est toujours de vigueur parce que le démantèlement successif de ces deux cellules terroristes, l’une le 10 septembre et l’autre le 5 octobre, démontre de manière claire que le Maroc reste une cible potentielle pour les organisations terroristes, en particulier la nébuleuse de Daech. Le Maroc est tout le temps ciblé au vu de sa position géographique et géopolitique. Il jouxte la région sahélo-saharienne, où se déploient plusieurs organisations terroristes et, bien entendu, d’autres réseaux de trafic de stupéfiants, d’armes et d’immigration clandestine. Nous avons doublé d’efforts et de vigilance pour épargner à notre pays d’éventuelles attaques terroristes.

Avez-vous établi un lien ou une connexion entre ces cellules démantelées dernièrement et Daech?
Il y a une différence qui distingue la cellule démantelée en septembre dans quatre villes et celle de Tanger. La première cellule mise hors d’état de nuire s’est investie dans l’agenda de Daech, c’est-à-dire que ses membres ont agi là où ils étaient avec les moyens dont ils disposaient. C’est une cellule qui n’avait pas de connexion avec l’extérieur mais qui a prêté son allégeance au nouveau pseudo Khalife, Abou Ibrahim Al Qoraïchi, en adoptant son agenda et en menant des actes terroristes à l’intérieur du Royaume.

C’est une cellule qui allait perpétrer des attentats soit à l’aide d’explosifs ou sous forme d’opérations kamikazes, ce qui nous rappelle un peu les attentats de Casablanca du 16 mai 2003. Les enquêtes que nous avons menées n’ont pas établi une relation avec des opérationnels de Daech au Sahel. Les éditions propagandistes de Daech véhiculent son discours fanatique au travers du web et toute personne facilement imbue du jihadisme passe à l’acte. Les membres de cette cellule ont été endoctrinés via internet. Leur Emir, qui a des antécédents judiciaires dans des affaires de violence, est un poissonnier. Ils se sont autofinancés pour acheter les matières premières nécessaires à la fabrication des ceinturons et gilets explosifs. Ils n’avaient aucun contact avec la branche de Daech au Sahel. D’ailleurs, s’ils ont été endoctrinés, c’est parce qu’ils avaient une prédisposition à commettre des violences et à s’imprégner du discours fanatique. Ils tombent facilement sous l’emprise de l’idée de mourir en martyr pour être au paradis. En général, ce sont des repris de justice auxquels on fait accroire que Dieu ne peut accepter leur repentir que s’ils meurent en martyrs. Au cours de leur arrestation, les perquisitions ont permis de saisir des matières explosives, des ceinturons, des cagoules, des jumelles… c’était une cellule qui s’était auto-endoctrinée localement. Ce sont des loups solidaires ou des cellules dormantes.

Qu’en est-il de la cellule de Tanger?
En revanche, la cellule démantelée le 5 octobre à Tanger avait des relations avec des opérationnels de Daech qui se déploient dans la région du Sahel. Il ne faut pas penser que les défaites subies dans la région syro-irakienne ont mis fin à Daech. Cette organisation exploite actuellement la région du Sahel en mettant en place plusieurs branches. Il y a aussi l’AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique), qui continue toujours de sévir au sud de l’Algérie et au nord du Mali, sans compter d’autres mouvances subversives. Auparavant, les membres de cette cellule de Tanger, qui est toujours soumise à des interrogatoires, voulaient rejoindre la branche sahélienne de Daech. Leur Emir, qui a mis à profit ses comptes Facebook pour entrer en contact avec des opérationnels de Daech dans la région du Sahel, cherchait le cautionnement et le financement de leur périple au Sahel. Ils avaient une relation avec un opérationnel de Daech, qui considère le Maroc comme une “terre de mécréants”, et qui leur a dit qu’il fallait agir (commettre des attentats) là où ils étaient (au Maroc).

Les a-t-il financés?
Il n’en a pas eu le temps. Au moment où nous les avons arrêtés, ils s’attendaient à recevoir des financements de cet opérationnel au Sahel. D’ailleurs, ils avaient prêté allégeance à Daech. Nous disposons de la vidéo qui en atteste. Ils ont pris toutes les précautions pour ne pas ébruiter leur appartenance à Daech. Mais nos services étaient au courant de leur activisme clandestin. Les membres de cette cellule organisaient des réunions au domicile ou dans la périphérie de leur quartier pour se concerter au sujet des actes et de leur timing. Ils avaient même défini leurs cibles, en procédant à des repérages des personnes à tuer (des symboles de l’Etat) et des lieux à attaquer.

Est-ce qu’on peut avoir une idée sur leurs cibles?
Actuellement, au stade de l’enquête où nous en sommes, nous avons eu connaissance de leurs cibles. L’attaque à moyen d’armes blanches visait des éléments des services de sécurité (Sûreté nationale, Gendarmerie royale), notamment ceux en faction à des endroits reculés de la ville de Tanger. L’attaque par le même procédé visait également des touristes en villégiature dans la ville, surtout ceux issus des pays occidentaux. Ils avaient aussi programmé l’assassinat d’un fonctionnaire par immolation par le feu. Ils avaient programmé, en outre, de confectionner des explosifs à l’aide de matières premières dès qu’ils auraient perçu le financement promis par cet opérationnel de Daech. Ils ont sollicité les sites des organisations subversives pour avoir une idée sur la confection des explosifs. Cette cellule de Tanger voulait cibler, par ailleurs, à l’aide d’explosifs, les bars, les hôtels et les night-clubs.

Les deux cellules détenaient-elles des armes à feu?
Non. S’il y a un seul facteur commun entre les deux cellules, c’est qu’elles voulaient commettre des attentats suicides.

Ces salafistes jihadistes ont-ils d’autres points communs?
D’abord, ils ont un niveau d’instruction faible. Les opérationnels des mouvements terroristes n’éprouvent donc aucune difficulté à leur faire croire des mensonges sur la Chariâa. Aussi, ils sont aussi issus de milieux pauvres, même si l’argent n’est pas ce qui les motive. C’est le cas des membres de la première cellule démantelée, en dehors de leur Emir, qui était poissonnier. Ceux de la deuxième cellule sont tous des couturiers travaillant dans une usine de confection. Troisième point en commun, l’âge. Les membres de la première cellule sont âgés entre 29 et 43 ans. L’âge de ceux de la deuxième cellule se situe entre 23 et 26 ans.

Vous avez mené des opérations de démantèlement de cellules terroristes au fil des dernières années. Avez-vous constaté un changement du profil des terroristes ou de leur mode opératoire…?
Auparavant, les salafistes jihadistes étaient endoctrinés par des prédicateurs locaux ou étrangers. Il y avait ce contact physique. D’ailleurs, c’était le procédé utilisé par les gens affiliés à Al Qaïda. Contrairement aux terroristes affiliés à Daech, qui ont été ou sont auto-endoctrinés via le net. Dernièrement, nous avons constaté que beaucoup de personnes au passé criminel se reconvertissent en salafistes après leur sortie de prison, étant ciblées par les opérationnels de Daech. Le web est leur moyen d’endoctrinement facile et imprévisible à la fois. Al Qaïda s’est introduite dans la région du Sahel à travers AQMI. Son activisme est encore visible au sud de l’Algérie et au nord du Mali. Mais Daech connait une recrudescence de son activisme par rapport à Al Qaïda. Il est présent un peu partout actuellement dans cette région et profite de cette turbulence qui y règne pour recruter. Ce qui inquiète, c’est la collision entre les deux. Il n’y a aucune différence entre Al Qaïda et Daech, les deux organisations étant terroristes et subversives, si ce n’est le mode opératoire. Daech est plus violent qu’Al Qaïda.

Permettez-moi de revenir aux deux cellules récemment neutralisées, vous avez dit que leur passage à l’acte était imminent. Etait-ce risqué?
Je vous ai énuméré leurs cibles. Ils n’allaient pas attendre l’argent, qui devait en principe servir à acheter les matières premières pour la confection des explosifs, pour passer à l’acte. Ils allaient commencer par immoler par le feu ou décapiter à l’aide d’armes blanches des symboles de l’Etat. Au deuxième stade de leur plan, ils avaient programmé des opérations kamikazes dans des hôtels, des bars et des night-clubs de la ville de Tanger après la rérception du financement. Ils avaient un autre objectif, c’était de libérer les islamistes incarcérés dans le complexe pénitentiaire de Tanger.

Ils préparaient des attentats imminents. A quel moment avez-vous senti qu’il fallait intervenir?
A partir du moment où ces terroristes ont prêté allégeance à Daech. On s’est dit qu’il fallait agir avant qu’ils ne passent à l’acte, surtout quand on sait qu’ils peuvent s’y prendre uniquement à l’aide d’armes blanches. C’est l’essence même de notre stratégie anticipative. Nous ne souhaitons pas que l’attentat terroriste de Sidi Chamharouch, dans la région de Marrakech, contre les deux jeunes touristes scandinaves, en décembre 2018, se reproduise.

Par rapport à cet attentat ignoble, qu’estce qui s’est passé. N’étaient-ils pas sous surveillance?
Ils étaient suivis et sous l’oeil vigilant de nos services. Dans leur réseau, il y avait d’autres membres avec lesquels ils se réunissaient loin de Marrakech, dans des zones éloignées. Le jour où ils ont décidé de commettre leur forfait, ils n’ont pas informé les autres membres du réseau. Ce n’est qu’après coup qu’ils leur ont envoyé la vidéo de décapitation pour avoir leur bénédiction.

Peut-on dire que depuis cet attentat, votre manière d’agir a changé?
Cet attentat nous a incités à agir et intervenir à l’avance et à ne pas attendre qu’ils décident de passer à l’acte. Car on ne sait pas à quel moment ils décideraient de le faire. La politique actuelle de Daech consiste à transmettre à l’improviste des consignes à ses cellules dormantes ou aux loups solidaires afin qu’ils agissent avec les moyens dont ils disposent. Ce que nous faisons maintenant, c’est qu’on intervient tôt, dès qu’on a eu vent de leurs plans. Les terroristes d’Al Qaïda n’agissaient qu’après avoir tout préparé (explosifs…) tandis que ceux de Daech opèrent avec n’importe quel arme ou moyen de faire mal dont ils disposent, sans trop réfléchir. Voilà ce qui a changé dans leur mode opératoire. Nous nous adaptons rapidement à ces changements. Bref, on fait dans l’anticipation. Dès qu’on a les renseignements, on avise le parquet général et on intervient.

Les endoctrinements sur la toile sont-ils prévisibles?
Ce qui dépasse un peu tous les services de sécurité du monde, c’est ce qui se passe sur le net. On ne peut pas suivre toute personne qui fait des recherches sur le salafisme sauf si elle s’infiltre dans les sites des jihadistes et des intégristes ou noue des contacts avec l’un d’entre eux. A ce moment-là, il est surveillé. De surveillance en filature, jusqu’à ce que le lien s’éclaircisse.

Le Maroc a-t-il les moyens de faire face à cette présence virtuelle de la nébuleuse terroriste sur le web et surtout sur les réseaux sociaux, pratiquement incontrôlables?
Nous avons des unités dédiées qui font un travail remarquable sur ce point. Au Maroc, on compte beaucoup sur le facteur humain, sur le travail de la police judiciaire, le renseignement, la surveillance, les filatures… Le BCIJ est une branche de la Direction générale de surveillance du territoire. La particularité du Maroc, c’est qu’il est doté d’un service de renseignement qui a une branche judiciaire, en l’occurrence le Bureau central (créé en 2015). C’est la rapidité avec laquelle le renseignement en interne nous parvient qui garantit l’efficacité de nos interventions. Nous nous réunissons avec un service spécial au sein de cette direction générale sous la supervision du directeur général, M. Abdellatif Hammouchi, dont nous nous inspirons de sa sagesse et de son savoir- faire, qui nous donne ses orientations éclairées. On agit dans le cadre de la loi, en avisant le Parquet général. Après les arrestations, les actes de la police judiciaire se font ici, au Bureau central (BCIJ).

Le Maroc a indéniablement une grande expérience en matière de renseignement et de lutte contre le terrorisme, fortement sollicitée par des pays étrangers. Avonsnous les moyens d’avoir un oeil sur ce qui se passe à l’intérieur du pays et de prêter, en même temps, main forte à ces pays?
Absolument. Il existe une collaboration étroite entre nos services de renseignements et leurs homologues à l’étranger. Nos services de renseignement ont cumulé une grande expérience, un savoir-faire et un savoir-agir. Il y a un échange de renseignements avec tous les pays amis, africains, arabes, occidentaux... Le Maroc est cité en exemple. La stratégie du Maroc ne comporte pas uniquement l’action sécuritaire. C’est une approche globale qui comprend d’autres volets, dont celui législatif, celui de la mise à niveau du champ religieux, de la lutte contre la précarité…

Certains aimeraient comprendre comment depuis le Maroc, nos services aident, par exemple, la France à faire avorter un attentat terroriste dans une ville de l’Hexagone?
Quand un attentat est perpétré dans un pays donné par une personne d’origine marocaine, nos services de renseignement engagent une enquête parallèle, de manière systématique, en vue de collecter tous les renseignements concernant cette personne et ses contacts. Quand ils parviennent à en tirer un renseignement qui peut servir à faire avorter un attentat ou une tentative d’attentat à l’étranger, ils le font parvenir en temps réel aux services du pays concerné. C’est ce qui a permis de faire échouer des attentats en France, en Belgique, en Allemagne, au Danemark… C’est pour cela, généralement, que nous cherchons les connexions à l’étranger des cellules terroristes démantelées, surtout s’il s’agit d’anciens combattants de Daech en Syrie ou en Irak et qui gardent encore des contacts là-bas. Si on veut lutter contre le terrorisme efficacement, à l’échelle internationale, il faut un échange et un partage de renseignements. D’ailleurs, la situation qui prévaut au Sahel incite à une collaboration étroite entre tous les pays de la région.

Le risque zéro n’existe pas. Quelle évaluation faites-vous du risque terroriste qui pèse sur notre pays?
Nous sommes continuellement en état d’alerte. Le monde entier passe par une conjoncture difficile liée à la pandémie de la Covid-19. Cela ne peut en aucun cas nous détourner de la sécurité du pays. D’ailleurs, le démantèlement de ces deux cellules démontre clairement que les organisations terroristes persistent à vouloir commettre des attentats au Maroc. Le risque terroriste pèse énormément sur notre pays. C’est pour cela que les services de sécurité restent concentrés sur ce risque permanent qui guette le pays et redoublent d’efforts et de vigilance pour sauvegarder la sécurité de notre pays.


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