Abandonné à votre triste sort. Pardon !

Le monde vous a abandonné à votre triste sort

Cible d’une violente opération militaire depuis le 6 mai 2024, la ville de Rafah et son passage vers l’Égypte sont désormais au centre de l’agression menée par Israël contre Gaza. Malgré les mises en garde et les négociations pour parvenir à une trêve, Tel Aviv poursuit son aventure qui pourrait mener à une énième catastrophe humanitaire dans la Bande.


“C’est l’enfer ici, on nous pousse encore et encore et encore à nous enfuir mais là on n’a plus où aller, c’est fini”. Ce lundi 6 mai 2024 au matin, des dizaines de milliers d’habitants et de déplacés de la zone Est de la ville de Rafah, sur la frontière sud de la bande de Gaza avec l’Égypte, se réveillent sur une très mauvaise nouvelle qu’ils savaient inévitable depuis des semaines: l’armée israélienne leur ordonne d’évacuer les lieux avant une offensive militaire terrestre imminente dans la ville, qui sera lancée le jour-même. «L’armée israélienne s’apprête à agir avec force contre les organisations terroristes», lit-on dans les tracts largués par Tsahal, qui affirme que rester “dans la zone met en danger sa vie et celles de sa famille».

La solution proposée par les forces israéliennes pour éviter l’opération militaire qu’elles viennent de lancer? Gagner la zone “humanitaire” et prétendument “sûre” d’al-Mawasi, à une dizaine de kilomètres de la ville, où “des hôpitaux de campagne, des tentes et un volume croissant de nourriture, d’eau, de médicaments et autres” auraient été aménagés pour accueillir les déplacés. Mais selon les gazaouis et des activistes humanitaires étrangers, cet espace n’aurait rien d’humanitaire ni de sûr, mais serait à l’instar du reste de la bande, un tas de ruines après des mois de bombardements israéliens, où d’autres milliers de personnes sont déjà entassées dans des conditions pour le moins inhumaines.

Prix insupportable
Selon plusieurs sources, 250.000 personnes vivent dans les quartiers concernés par les appels israéliens à évacuer, sur un total de 1,4 million - dont 1 million de déplacés à cause de la guerre en cours - qui composent actuellement la population de Rafah, devenue l’ultime refuge des gazaouis et considérée par Tel Aviv comme le dernier grand bastion de la résistance palestinienne qu’il faut inévitablement attaquer pour réaliser l’objectif proclamé de “détruire” le Hamas. En l’espace de trois jours, depuis le renforcement le 6 mai de l’opération menée par Tsahal, “environ 80 000 personnes ont fui Rafah, cherchant refuge ailleurs”. Le prix que payent ces familles est insupportable. Aucun endroit n’est sûr”, a regretté sur son compte X (ex-Twitter), l’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens, l’UNRWA. Mais c’est sans compter sur la résilience de certains. “Pas question de faire confiance aux Israéliens. La nuit, on n’arrive pas à dormir à cause des bombardements, tout le monde est terrorisé. Alors qui peut me garantir que leur zone sûre ne sera pas ciblée aussi? ou qu’on ne se fera pas tirer dessus en route avant même qu’on y arrive?”, dénonce un militant associatif gazaoui qui participe à la coordination des opérations des ONGs internationales sur place depuis le début du génocide en octobre 2023.


Un ton de déception
Mais d’autres se sont déjà mis à rassembler à la va vite les quelques affaires qui leur restent, sous les torrents de pluie qui sont venus compliquer davantage leurs conditions de vie sous les tentes de fortune, avant de les charger dans les bus, camions et taxis qui ont miraculeusement tenu jusque-là face aux bombes israéliennes et surtout à l’embargo sur les carburants. Face à ces multiples contraintes, les charrettes tirées par les ânes et les mules sont devenues le moyen de transport le plus commun. “Je vivais à Jabalia avant et j’ai été forcé à quitter ma maison il y a quelques mois avec le déclenchement de la guerre, puis je me suis installé à Khan Younès avant d’être chassé encore une fois. Je ne sais pas ce qui m’attend là où j’irai mais je n’ai pas envie de rester, j’ai peur pour ma vie et la vie de ma petite famille”, affirme un déplacé dans un ton de déception. Comme lui, beaucoup de Gazaouis sont sortis dans les rues pour exprimer leur joie après que le Hamas a indiqué, lundi 6 mai, avoir accepté une proposition de trêve proposée par les médiateurs.

Mais leur joie fut très courte, alors que le Premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou et son cabinet de guerre semblent bien décidés à poursuivre l’opération dans la ville jusqu’au bout, affirmant même, le 7 mai, avoir pris le contrôle du côté palestinien du passage de Rafah vers l’Égypte, principal point d’entrée de l’aide humanitaire, et l’avoir par la suite fermé, tout en maintenant ses attaques contre la ville. De quoi empirer encore plus la situation déjà catastrophique dans laquelle vivent les populations gazaouis. L’ONU a alerté sur le risque de famine généralisée qui plane sur la population de Gaza, et a appelé à la réouverture des passages alors que les hôpitaux qui ont résisté aux bombardements israéliens sont sur le point de cesser de fonctionner en raison du manque de fioul notamment.


Les mises en garde du principal allié d’Israël, les États-Unis, ne suffisent pas à faire reculer Tel Aviv. Dans une initiative qualifiée d’inédite par de nombreux observateurs, le président américain Joe Biden a menacé, pour la première fois, de stopper l’envoi d’armes à Israël si celui-ci venait à franchir la “ligne rouge”, à savoir une offensive d’ampleur sur Rafah. «S’ils entrent à Rafah, je ne leur livrerai pas les armes qui ont toujours été utilisées contre des villes», a déploré le locataire de la Maison Blanche dans des déclarations à CNN le 8 mai, alors que son administration a déjà suspendu la semaine d’avant une livraison de bombes à Tel Aviv.


Pour contourner les mesures de Washington et maintenir une marge de manoeuvre visà- vis de la communauté internationale, l’État hébreu continue de clamer officiellement que son opération à Rafah demeure pour l’instant “limitée” et ne vise en aucun cas la prise de la ville, la seule encore à n’être pas occupée par les forces israéliennes depuis le début de la guerre en octobre 2023, tout en affichant sa “volonté” de poursuivre les négociations indirectes avec le Hamas sous la médiation menée par les États-Unis, le Qatar et l’Égypte.

Le 5 mai, Benyamin Nétanyahou a mis un véritable coup de frein à la dynamique positive des pourparlers au Caire, et refusé la proposition de trêve sous prétexte qu’accepter ces termes serait synonyme de “défaite d’Israël et de victoire du Hamas et de l’Iran”. De son côté, la mouvement islamiste de résistance, aux commandes de la bande de Gaza depuis 2007, accuse Tel Aviv de saper la médiation en sortant à chaque fois de nouveaux “prétextes” pour poursuivre l’agression et élargir ses territoires, alors que le bilan frôle les 40.000 morts, dont les deux tiers sont des femmes et des enfants.


Poursuivre l’agression
Un nouveau round de négociations a été lancé le 8 mai dans une véritable course contre la montre pour parvenir à une trêve et éviter une attaque majeure contre Rafah synonyme d’une catastrophe humanitaire d’ampleur. La presse égyptienne proche des autorités a évoqué une «convergence» des points de vue concernant certains points entre les représentants du Hamas et d’Israël, mais quelques questions problématiques comme la libération des Israéliens capturés le 7 octobre 2023 lors de l’opération Déluge d’Al Aqsa, ou encore la méthode de la mise en application d’un éventuel cessez-le-feu, risquent de faire échouer encore une fois les pourparlers.

D’autant plus que le médiateur égyptien se retrouve désormais dans une situation encore plus délicate. Pour la première fois depuis 2005, date du retrait d’Israël sous Ariel Sharon de la bande de Gaza, Tsahal occupe le célèbre et stratégique corridor de Philadelphie, un couloir de 14 km de long et 100 m de large situé à l’extrême sud de la Bande de Gaza, le long de la frontière, et placé sous la surveillance de l’Autorité palestinienne, puis depuis 2007, sous celle du Caire. Les images des blindés et des drapeaux israéliens dans ce lieu hautement sensible et symbolique inquiètent en Égypte.

En janvier 2024, un officiel avait déclaré qu’une telle action pourrait compromettre l’accord de paix signé avec Tel Aviv en 1979. Depuis, le régime d’Abdelfattah Sissi a modéré le ton envers la partie israélienne en précisant que la prise du corridor de Philadelphie ne constitue pas une violation des accords de paix. Un rétropédalage que beaucoup d’observateurs expliquent par la situation sociale et économique fragile d’une Égypte surendettée et obligée de se plier aux pressions occidentales, et plus particulièrement américaines, pour maintenir le flux d’aides et de prêts nécessaires pour la survie de son économie.


Certains craignent que ces pressions n’aboutissent dans le moyen ou le long terme à ce que l’Égypte fasse de plus grandes concessions, notamment en acceptant la déportation vers le Sinaï de centaines de milliers d’habitants de la Bande. Quoi qu’il en soit, c’est de la capitale égyptienne que le répit pourrait venir pour les 2,4 millions de Gazaouis meurtris par un génocide qui dure depuis plus de sept mois maintenant, et qui se retrouvent désormais dos au mur et sans issue, alors que leur tout dernier refuge à Rafah est désormais la cible d’une opération militaire israélienne majeure. En attendant la conclusion d’un accord de trêve, une incertitude meurtrière continue de peser douloureusement sur la ville.

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