A Rabat, une marche de soutien contre l’offensive macabre d’Israël sur la bande de Gaza : Sous les pavés, la Palestine


Plusieurs milliers de Marocains ont battu le pavé, dimanche 15 octobre 2023 à Rabat, pour soutenir la Palestine et dénoncer Israël. Reportage au cœur d’une mobilisation inédite, qui est venue rappeler l’importance de la cause palestinienne pour une grande partie du peuple marocain.

Il est 9h30, ce dimanche 15 octobre 2023. À quelques encablures de la place Bab El Had et du marché central de Rabat, des centaines de personnes sont déjà rassemblées, à une demi-heure du rendez-vous fixé pour le début officiel de la marche de solidarité avec la Palestine. Des femmes et des hommes, tous âges confondus, ont fait le déplacement ici en réponse à l’appel à manifester lancé quatre jour auparavant par deux organisations, le Front marocain de soutien à la Palestine et contre la normalisation et le Groupe d’action nationale pour la Palestine, sous le slogan “le peuple marocain avec l’opération “Déluge d’Al-Aqsa et contre la normalisation”. Objectif: soutenir le peuple palestinien, notamment à Gaza, qui subit, depuis le 7 octobre 2023, une violente offensive de l’armée israélienne en réponse à l’opération déluge d’Al-Aqsa lancée par le mouvement palestinien Hamas contre des cibles en Israël.

Violente offensive
Pour garantir le bon déroulement de l’événement, des centaines de policiers et autres éléments des forces de l’ordre, en uniforme et en civil, sont déjà déployés sur place. Les voies donnant sur l’emblématique avenue Mohammed-V qui va accueillir la marche ont été fermées à la circulation des véhicules, alors que les autorités semblent s’attendre à une mobilisation inédite. “Cela ne me surprend pas. Cela fait des années qu’on n’a pas vu autant de gens descendre dans la rue au Maroc, que ce soit pour la Palestine ou une autre cause”, nous lance Hamid, un père de famille, coiffé d’une casquette blanche pour se protéger du soleil ardent et keffieh enroulé autour du cou.

Colonne massive
De quoi balayer toutes les rumeurs qui fusaient, 48 heures avant le jour J, dans certains médias et sur les réseaux sociaux, selon lesquelles la marche n’allait pas avoir lieu et que les représentants de l’autorité locale à Rabat auraient refusé de donner le feu vert aux organisateurs. “Même le gouvernement marocain dénonce les attaques israéliennes contre Gaza, donc comment voulez-vous qu’on nous empêche de sortir exprimer la même position dans la rue?”, témoigne, tout sourire, Abdellatif, une sexagénaire qui fait partie des dizaines de personnes chargées d’encadrer la marche et qu’on distingue facilement grâce au fin brassard rouge qu’ils portent autour du bras.

Pressé, l’homme nous quitte et se dirige à vive allure vers le devant du cortège, tantôt pour appeler les participants à mieux s’organiser, tantôt pour inviter les passants, sortis en cette belle matinée dominicale pour d’autres raisons, à rejoindre la marche. À 10h00 tapantes, le noyau composé de quelques centaines de personnes s’est transformé, en à peine une demi-heure, en une colonne massive où on compte déjà plusieurs milliers de manifestants. “Cela fait plaisir de voir autant de monde sortir manifester. Je suis fier de faire partie de ce peuple qui se soulève pour notre cause sacrée”, déclare, émue, Oumaima, une jeune élève-ingénieure de Rabat, accompagnée d’une demi-douzaine de ses camarades de classe, eux aussi venus pour la même raison.

“La normalisation est une trahison”, “le peuple veut la fin de la normalisation”, “Le Hamas n’est pas terroriste, Israël est terroriste”, “Netanyahou lâche!”, “mon sang est palestinien, mon sang est gazaoui”, scande à travers son mégaphone un homme monté à bord d’un pick-up qui avance lentement au cœur de la marche.


Marée humaine
Les manifestants entonnent avec ferveur les mêmes slogans, certains avec le poing levé, d’autres brandissant des drapeaux palestiniens ou des images des victimes des bombardements israéliens à Gaza. Ils sont quelques dizaines de milliers -des centaines de milliers selon les organisateurs- à faire vibrer le cœur de la capitale du Royaume d’une seule voix, et pour une seule cause: la Palestine. Les images de cette gigantesque marée humaine dominée par le vert, le rouge, le blanc et le noir, couleurs du drapeau palestinien, font déjà le tour de la toile et des médias, même à l’international. “C’est déjà une réussite pour nous. On a démontré que le peuple marocain refuse de normaliser avec l’ennemi”, nous déclare un jeune manifestant.

Au devant du cortège, une pléiade de personnalités politiques connues pour leur soutien à la cause palestinienne se sont alignées côte à côte, derrière des banderoles géantes sur lesquelles est inscrit le slogan de la marche, avec une prédominance des figures islamistes, aussi bien du Parti de la justice et du développement (PJD) que d’Al Adl Wal Ihssane, avec une absence notoire à souligner: celle d’Abdelilah Benkirane, secrétaire général du PJD et ancien chef du gouvernement de 2012 à 2017.

Pour Hassan Bennajeh, cadre d’Al-Adl Wal Ihsane que Maroc Hebdo aborde, “cette marche est l’occasion de réitérer le soutien des Marocains à la résistance palestinienne dans sa lutte pour récupérer les lieux saints”. Son collègue au sein de la “Jamaâ”, Fathallah Arsalane, insiste, lui, sur un ton victorieux, que cette mobilisation est la preuve que “la normalisation est un mirage, et que ses partisans échoueront”. Sans grande surprise, Al-Adl Wal Ihsane profite du climat de solidarité et de mobilisation pour la Palestine, ainsi que du sentiment populaire anti-normalisation qui a ressurgi en force depuis le déclenchement des récents événements dans le Moyen-Orient, pour faire passer des messages et essayer marquer des points dans son interminable bras-de-fer avec l’État marocain, après avoir perdu une grande partie de son rayonnement ces dernières années.

Marquer des points
À l’autre bout de l’échiquier idéologique et politique national, Nabila Mounib est présente dans la première ligne de la marche. “L’opération Déluge d’Al-Aqsa est une réaction logique des Palestiniens qui se font opprimer depuis des décennies au vu et au su de la communauté internationale qui ne fait rien”, regrette la députée et secrétaire générale du Parti socialiste unifié (PSU), entourée de ses soutiens et alliés progressistes.
La justesse de la cause n’attire pas que les Marocains. Un peu plus en arrière, sur les bords de l’immense cortège, nous avons croisé des manifestants étrangers, venus eux aussi soutenir la Palestine. C’est le cas de Vincent et Pierre, deux sexagénaires de nationalité française installés au Maroc depuis une dizaine d’années. “Je suis ici pour dire que les Français ne sont pas tous avec le sionisme. Il faut faire une différence entre sionisme et religion juive, car même dans mon pays on ne laisse pas s’exprimer les voix antisionistes. Chez nous, il y a des gens qui sont contre l’occupation et pour la création de deux États”, témoigne Vincent, keffieh autour des cou.



Arrêter le massacre
De son côté, Mona, Jordanienne d’origine palestinienne, ne cache pas son émotion et sa joie. “Cela me donne des frissons, de voir autant de Marocains sortir dans la rue pour nous. Et ce n’est pas nouveau, car ils ont toujours été à nos côtés, et quand je suis ici, je me sens comme si j’étais chez-moi”, nous confie-t-elle. La marche atteint son paroxysme vers midi, avec le bruit de feux d’artifice qui résonne dans le ciel de Rabat et la mise à feu du drapeau israléien.

Une séquence qui résume bien le message que les organisateurs veulent transmettre aujourd’hui: la marche du 15 octobre n’est pas seulement pro-palestinienne, elle est aussi anti-israélienne. “Dommage, j’aurais aimé qu’on évite des images pareilles. Je suis venu ici pour dire qu’il faut arrêter le massacre des civils palestiniens et œuvrer pour la paix entre les deux parties. Je suis contre les drapeaux brûlés et les manifestants cagoulés avec des armes factices en carton”, déplore Aymane, un jeune manifestant.

Le cortège poursuit son avancée jusqu’à la gare ferroviaire Rabat Ville, avant de se dissiper petit à petit. Vers 15h00, les derniers marcheurs quittent les lieux, avec une expression de fierté sur les visages. Aujourd’hui, ils ont enfin pu s’exprimer ouvertement pour une cause qui compte pour eux, et dans un contexte plus que jamais inquiétant.


Questions à Aziz Hennaoui, SG du Groupe d’action nationale pour la Palestine, co-organisateur de la marche de Rabat

“Depuis la normalisation, on assiste à une tentative de “sionisation” générale du Maroc”

Vous avez co-organisé la marche du 15 octobre 2023 à Rabat pour la Palestine. Pourquoi?
Cette marche rappelle que le peuple marocain a toujours soutenu et continuera à soutenir son homologue palestinien qui souffre de l’occupation depuis 100 ans. Les Palestiniens perdent leur terre graduellement devant le silence du monde entier. Ils ont essayé la voie des négociations à Oslo il y 30 ans et regardez ce que cela a donné. L’opération Déluge d’Al-Aqsa est donc une réaction logique. Une explosion révolutionnaire face à l’oppression et aux massacres israéliens. On a défilé pour dénoncer tout ce cumul d’injustices et également pour dire non à la sionisation générale de notre pays. On a dépassé le stade de la normalisation et on assiste ces trois dernières années à une sionisation des institutions, de la société, des médias, de la culture et même du dossier du Sahara. Au point que certains commencent à dire ouvertement qu’ils sont “Israéliens”.

Que doit faire le Maroc selon vous?
L’État marocain doit abandonner la normalisation. Le roi Mohammed VI l’a déjà fait une première fois lorsqu’il avait fermé le bureau de liaison en octobre 2000 dans la foulée de la deuxième intifada. Là, le contexte est encore plus grave, donc on espère au moins une réaction similaire qu’il y a 23 ans. Les sionistes sont l’ennemi du peuple et l’État marocains. Et la normalisation fait perdre son prestige à l’État. Une ancienne collaboratrice marocaine du bureau de liaison israélien à Rabat avait même déclaré que les Israéliens prennent pour cible l’institution de la commanderie des croyants incarnée par le Souverain.

Les accords de normalisation seraient destinés à échouer, à croire votre raisonnement..
Oui. Il faut rappeler que la normalisation n’a pas émané de la volonté populaire des Marocains aussi bien en 2020 que dans les années 1990. Notre marche massive et les autres manifestations en sont la preuve d’ailleurs, loin de la propagande menée par la minorité qui profite des relations avec Israël. C’est comme une histoire d’amour d’un côté: les Arabes se jettent dans les bras d’Israël et la courtisent, mais ils ignorent que les sionistes n’aiment personnes sauf eux-mêmes et leurs propres intérêts.


 

 

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