Nouvelle vague de cinéastes marocains : Interview exclusive d’Asmae El Moudir

Asmae El Moudir, première "Étoile d'or" marocaine, a séduit le jury du festival et le public par son long métrage "La Mère de tous les mensonges". Interview exclusive.


Cela doit être une sensation incroyable d’être la première marocaine à décrocher l’Étoile d’Or du FIFM. Quel sentiment cela vous fait maintenant que vous avez gravé votre nom dans l’histoire du cinéma marocain?
C’est, comme vous pouvez l’imaginer, un sentiment d’immense fierté qui m’emplit. Cela me fait autant chaud au coeur à moi, à ma personne, pour tout ce que j’ai vécu et enduré avant d’en arriver là où, hamdoullah, je suis, avec désormais cette Étoile d’or au crédit de mon film, que pour le Maroc et les Marocains, étant donné que j’ai toujours dit et répété que nous devions tous, chacun dans son domaine, faire en sorte de nous élever au plus haut des cimes. Une Étoile d’or à titre d’exemple, cela doit commencer à appartenir au champ du tout-à-fait possible pour tout cinéaste marocain qui en veut et qui se donne les moyens de réussir. Et c’est un état d’esprit que la société marocaine se doit aussi d’encourager. De plus, notre cinéma mérite vraiment d’être reconnu sur la scène internationale, non seulement pour sa qualité mais aussi pour son authenticité et sa diversité.

On sent chez vous une forte fibre patriotique, à l’image d’ailleurs du discours que vous avez prononcé à l’obtention de l’Étoile d’or…
Oui, je dois dire que je suis très nationaliste (rires). Mais je tiens à préciser que ma fierté nationale part d’un sentiment vraiment sincère pour moi, c’est une véritable source d’inspiration et non pas un outil de propagande. En tant que cinéaste, je demeure ancrée dans mes origines marocaines; je m’inspire des histoires et des enseignements de mon quartier populaire. Je suis “bent chaâb” (fille de quartier populaire), et mon engagement cinématographique, les thèmes que je choisis de traiter, c’est un peu, aussi, un hommage à cette riche culture, un moyen de capturer et de partager les nuances si différentes et si complexes de notre société. Je rêve que notre cinéma évolue encore davantage et qu’il puisse pleinement embrasser à la fois l’innovation mais aussi la tradition, tout en se posant comme miroir fidèle de la diversité et de la complexité du Maroc.

Votre film «La Mère de tous les mensonges» a été un projet de longue haleine. Passer plus de 10 ans dessus, ce n’est pas aussi quelque part dû à un perfectionnisme de votre part?
La réalisation de ce film a été un parcours semé d’obstacles. J’ai pris en charge personnellement le montage, le mixage, l’étalonnage, et pour cela mes connaissances techniques acquises au Maroc et à l’étranger m’ont, je dois le dire, beaucoup aidé. Mais au coeur de tout, c’était la passion, toujours la passion, qui m’a guidée pour réaliser le meilleur film de la meilleure façon possible, avec tout le temps nécessaire qu’il faut, et peut-être que là il y avait un peu de ma part, effectivement, là du perfectionnisme.

N’était-ce pas aussi pour vous une gageure de vouloir travailler sur un sujet aussi complexe que les événements de juin 1981, surtout pour un premier long métrage?
Si, bien sûr. Mais c’est quelque chose qui m’a passionné dès que j’en ai, pour la première fois, entendu parler, et je tenais vraiment à en faire un film.

Pouvez-vous nous en dire plus sur les circonstances qui ont fait que vous vous êtes intéressés à ces événements?
Cela a vraiment été le fruit d’un hasard, un hasard personnel je dirais car il est ancré dans mon histoire familiale. J’étais tout simplement en train de chercher d’anciennes photos de moi, et en faisant cela j’avais réalisé qu’il n’y avait pas vraiment de photos qui dataient de cette période, ce qui m’a beaucoup intrigué. Par la suite, en posant la question aux membres de ma famille, je me suis rendu compte qu’il y avait une sorte d’omerta, qu’ils refusaient tout simplement d’en parler, car il faut dire aussi qu’ils avaient été au coeur des événements, qu’ils les avaient même vécu dans leur chair.


Asmae El Moudir, reçoit l’Étoile d’or des mains de la présidente du jury,
Jessica Chastain. Marrakech, le 2 décembre 2023.


Au final, vous êtes tout de même arrivés à leur délier la langue, puisque c’est justement votre famille que l’on retrouve dans les rôles principaux de votre film…
Effectivement, mais cela n’a pas été une mince affaire. Au départ, ils étaient très réticents du fait de la sensibilité du sujet, ou du moins croyaient-ils qu’il était très sensible et que ce n’était nullement dans mon intérêt de chercher à l’immortaliser dans un film. J’ai donc dû faire un véritable travail psychologique sur eux, pour les convaincre et les convaincre du bien fondé de ma démarche, et au fil du temps ils ont, comme vous les avez vu, fini par se joindre à l’aventure. Entretemps, je dois dire aussi que je n’ai pas été en mesure de finaliser l’écriture de mon film, car il fallait à chaque fois que je l’actualise, que j’introduise de nouveaux éléments, que j’effectue même parfois des changements d’intrigue au vu de mes découvertes continuelles. J’ai aussi mené, en parallèle, un travail documentaire, en recourant notamment aux journaux d’époque. Mais c’était aussi stimulant pour moi de faire cet effort quasiment d’historienne, même si je ne prétends bien sûr pas en être une. Je reste avant tout une artiste, et ce que je fais est, par-dessus tout, de l’art, et rien de plus que cela.

Qu’est-ce que cela fait de travailler avec des comédiens non-professionnels, en l’occurrence les membres de votre famille?
Ils s’en sont finalement très bien sortis, non? (rires) Plus sérieusement, il y avait un vrai travail de formation en accéléré à faire, à la façon dont il fallait se tenir devant la caméra, comment jouer les lignes, les interpréter, jouer avec son corps pour refléter des émotions précises. A ce jeu, je dois dire est qu’ils ont été très réceptifs. Mais si vous voulez, l’aspect qui a sans doute été le plus difficile, c’était la psychologie, car comme je vous l’ai expliqué on était là face à des personnes qui avaient été directement impactées par les événements, qui n’étaient pas neutres dans leur approche vis-àvis d’eux. Parfois, les moments d’émotion ont été forts. Il a donc fallu les dépasser, et cela a, pour le moins, tout au long du processus était parfois éprouvant, voire débilitant. Avec ma grand-mère, qui est une des stars du film, cela m’a pris deux ans de discussions pour qu’elle puisse accepter de participer. Je lui avais dit que j’étais en train de travailler sur une sorte de “time capsule” qui permettrait de soigner, au moyen du cinéma, un vieux chagrin de notre famille et de la société marocaine dans son ensemble.

Est-ce que le recours aux figurines que vous avez fait pour le film pour incarner certains personnages a participé de ce même processus?
C’est effectivement une des raisons qui m’ont incité à travailler de la sorte. Devant les barrières psychologiques qui se sont posées, cela a été une astuce pour moi pour pouvoir faire en sorte que le film puisse avancer. Mais comme vous devez aussi le savoir, la principale raison qui a fait que j’ai choisi de recourir aux figures a été tout simplement l’impossibilité pour moi de tourner dans mon quartier, que j’ai donc dû construire, de fond en compte, en miniatures de mes propres mains, tout en sachant par ailleurs que je m’inscrivais dans une démarche esthétique qui m’a paru intéressante à mener. La présidente de jury du FIFM (Jessica Chastain, ndlr)que j’avais crée un nouveau style artistique. Je ne sais pas s’il avait raison et je n’ai de toute façon pas la prétention à reprendre son propos à mon propre compte, mais sa remarque m’avait paru intéressante.


Comment avez-vous trouvé la réaction du public marocain au FIFM à votre film ?
J’étais profondément émue. J’ai même pleuré. C’était un moment de validation intense, de voir que mes histoires touchaient les coeurs et suscitaient une résonance émotionnelle réelle. Cela m’a fait réaliser l’impact que peuvent avoir les films lorsqu’ils sont ancrés dans l’authenticité et la vérité.

Comment décririez-vous votre approche pour raconter des histoires qui résonnent avec ce public?
Parler au public marocain, c’est bien évidemment essentiel pour moi, et je tiens à faire en sorte pour toutes les histoires que je raconte. Notre public est vraiment très intelligent et mérite d’être considéré comme tel. Mon objectif est d’être à la hauteur de ses exigences tout en lui présentant des histoires qui lui ressemblent, qui parlent de sa réalité et qui s’inscrivent dans un cadre cinématographique authentique. A travers l’art, j’aspire à créer une connexion, un dialogue. Je dois aussi dire qu’à mon avis, la réaction du public révèle une profonde soif de vérité et de réflexion sur notre passé collectif. Cela montre que le cinéma peut être un puissant vecteur de guérison et de compréhension, comme cela a été le cas au niveau de ma propre famille.

En tant que jeune dans le cinéma, quelles ont été les plus grandes difficultés auxquelles vous avez été confrontée ?
Les obstacles étaient nombreux et parfois décourageants, mais je dois dire que c’est le financement qui a été le problème majeur pour moi. J’ai réalisé ce film sans fonds significatifs, en me débrouillant pour collecter de petites sommes ici et là. Je filmais et j’écrivais en même temps, ce qui est extrêmement difficile. Mais au final, c’était peut-être à mon avantage, car “La Mère de tous les mensonges” s’est avéré être une oeuvre libre dont le principal atout est qu’il constitue un format hybride qui s’écarte des sentiers battus du commercial. Il n’en reste pas moins que dans le domaine du cinéma, il faut nécessairement du temps, de l’argent, et de l’espace pour que les cinéastes puissent faire une réelle différence. Et cette différence, elle émerge lorsque l’on est libre de créer, rarement sous la pression.

Vous avez mentionné les défis spécifiques aux femmes dans le cinéma. Pourriez-vous en dire plus à ce sujet ?
Le cinéma est un domaine rempli de défis, que l’on soit un homme ou une femme, mais les femmes doivent souvent faire face à des obstacles supplémentaires, en partie parce que nous sommes perçues comme plus sensibles. Plusieurs fois, j’ai pensé à abandonner en me disant que je ne pouvais pas continuer. Mais c’est cette même sensibilité qui, paradoxalement peut-être, m’a donné la force de persévérer.


A 33 ans, vous avez déjà à votre actif une carrière remarquable. Où pouvez-vous encore monter?
Je suis très satisfaite de ma carrière. J’ai consacré plus de dix ans de ma vie à “La Mère de tous les mensonges”, au dépens même de ma vie personnelle, et le voir réussir me remplit de fierté. Mais en même temps, j’ai le sentiment que ce ne peut être, inchallah, que le début.

Des projets en cours actuellement? Ou des thèmes ou des idées que vous êtes impatiente d’explorer?
En ce moment, je travaille sur mon prochain film à la résidence de Cannes, ce qui en soimême est un honneur immense. Je continue de me concentrer sur les thèmes sociaux, en adoptant une approche réaliste. Je suis en train de développer un documentaire qui intègrera des faits historiques, mais dans un format qui m’est propre. J’aime expérimenter, explorer, transformer chaque projet en un laboratoire de création. Pour moi, le cinéma est une forme d’expression libre, et il est essentiel d’expérimenter jusqu’à atteindre les plus grands sommets. Après le succès que j’ai connu, je sens que la barre est placée encore plus haut, et je suis prête à relever ce défi.

Compte tenu de la reconnaissance internationale croissante des réalisateurs marocains, comment voyez-vous l’avenir du cinéma marocain?
Mon espoir pour le cinéma marocain est qu’il entre dans une ère florissante, stimulée par cette reconnaissance internationale. Je rêve d’une industrie cinématographique marocaine où les jeunes talents sont non seulement encouragés mais aussi activement soutenus. Je souhaite voir nos histoires diverses racontées avec audace et authenticité. L’avenir du cinéma marocain, à mon sens, devrait être un tissu riche de voix, qui mêle les traditions et les innovations et, de la sorte, met en place un paysage cinématographique riche et diversifié. C’est cela qui, je le crois, fera la force et la marque de fabrique du cinéma marocain sur la scène mondiale.

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