2018, année de la fronde

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LES MOUVEMENTS DE PROTESTATION SE MULTIPLIENT

Ce n’est sans doute pas en gagnant du temps que l’Etat saura mettre fin aux mouvements de protestation qui apparaissent ici et là dans le Royaume.

La justice a eu la main lourde cette année 2018 à l’encontre des activistes des différents mouvements de protestation ayant défrayé la chronique nationale, principalement dans les provinces d’Al-Hoceima et de Jerada. Dans la première province citée, le fameux Hirak ach-Chaâbi ayant vu le jour en octobre 2016 suite à la mort accidentelle d’un poissonnier broyé par un camion de ramassage d’ordures a connu un ultime rebondissement fin juin avec la condamnation de 53 activistes à 308 ans de prison, dont le leader du mouvement, Nasser Zafzafi, à 20 ans fermes -son bras droit, Nabil Ahamjik, surnommé le «dynamo», ainsi que Ouassim El Boustati et Samir Ighid, impliqués selon la chambre criminelle de la cour d’appel de la ville de Casablanca dans l’incendie d’un commissariat dans la ville d’Imzouren en avril 2017, ont également écopé de deux décennies derrière les barreaux.

Mais il faut dire que ces peines étaient attendues, tant les charges retenues contre les concernés étaient lourdes: atteinte à la sécurité intérieure de l’État, massacre et pillage, préparation d’un complot visant à porter atteinte à la sécurité intérieure de l’État, atteinte à la sécurité intérieure de l’État à travers la perception de sommes d’argent, de dons et d’autres avantages pour mener et financer une activité et une propagande visant à porter atteinte à l’intégrité du pays et sa souveraineté et à ébranler la loyauté des citoyens envers l’État et les institutions. Les activistes du Hirak encouraient même la peine de mort.

La main lourde de la Justice
Il semble toutefois que l’État n’a pas voulu, en même temps, en démordre, tout en laissant la porte ouverte à une éventuelle réconciliation; un juste milieu à la marocaine, en somme. Le roi Mohammed VI a d’ailleurs profité de la commémoration de la Révolution du Roi et du peuple, le 20 août 2018, pour gracier 188 activistes emprisonnés, dont onze appartiennent au groupe de Casablanca.

M. Zafzafi devrait logiquement suivre et ne devrait certainement pas s’éterniser dans sa cellule de la prison civile Oukacha de Casablanca, où il est détenu depuis juin 2017, bien que son cas soit plus compliqué à gérer: l’activiste continue de jouir d’une importante aura non seulement dans la province d’Al-Hoceima mais dans tout le Rif, que son emprisonnement n’a fait que rehausser. Pour les responsables, le mettre dehors alors l’Etat s’échine à colmater les brèches qui ont conduit au déclenchement du Hirak serait sans doute de mauvais aloi, et l’on attend sans doute que les conditions sociales objectives soient de nouveau favorables pour lui permettre de revoir de nouveau sa région, de crainte que son mouvement ne reprenne là où il s’était arrêté.

La même logique semble également prévaloir à Jerada, dont dix-huit activistes ont été condamnés le 6 décembre 2018 par le tribunal de première instance de la ville d’Oujda -même si l’ancienne ville minière de l’Oriental semble porter les germes d’une contestation moins radicale qu’Al-Hoceima, en raison de son isolement géographique et d’une population sensiblement inférieure. Quand cependant ces conditions susceptibles de favoriser un adoucissement seront-elles réunies? Il est à craindre qu’en l’absence de mesures tranchantes, elles ne le soient pas avant longtemps. Car Al-Hoceima et Jerada, au lieu de faire figure de cas isolés, ont fait des émules partout dans le Royaume et jusqu’aux médias sociaux, d’où le 20 avril 2018 est parti un large mouvement de boycott de plusieurs produits de grande consommation, qui a fait plier jusqu’à une multinationale de la taille de Danone, qui devrait accuser un déficit de 500 millions de dirhams cette année.

A partir du 7 novembre, on a également vu se développer dans les collèges et lycées un mouvement de protestation contre le maintien de l’heure d’été par le gouvernement de Saâd Eddine El Othmani, qui a conduit à l’arrêt des cours pendant plusieurs jours. En dehors de ce dernier cas, le chômage des jeunes semble jouer un grand rôle dans le maintien de cet état d’ébullition sociale. Selon le Haut-Commissariat au plan (HCP), 29,3% des jeunes âgés de 15 à 24 ans ne travaillent pas, ne sont pas à l’école et ne suivent aucune formation, selon une étude qu’il avait présentée en mars 2018.

L’émigration comme exutoire
Pour y parer, le roi Mohammed VI avait notamment appelé, dans son discours de la Révolution du Roi et du peuple, à revoir en profondeur les spécialités de la formation professionnelle.

D’aucuns, aussi bien parmi les plus défavorisés que dans la classe des cadres -8.000 par an, selon la présidente de la Fédération marocaine des technologies de l’information, des télécommunications et de l’offshoring (APEBI), Saloua Karkri-Belkeziz- se tournent désormais vers l’émigration pour tenter de trouver des horizons meilleurs.

Justement, le géographe français Laurent Chalard, qui avait publié un article en août 2015 sur «la démographie comme facteur révolutionnaire en Afrique du Nord» en s’attardant notamment sur le Maroc, avait prévenu que l’émigration massive est le seul possible «exutoire» pour les potentiels opposants, en raison de la transition démographique en cours dans le pays. Pas assurément la solution la meilleure sur le long terme...

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