Près de 10.000 hectares de forêts ravagés par les feux

Apocalypse Now

Depuis plusieurs jours, les autorités font, si l’on peut dire, feu de tout bois pour lutter contre les incendies qui ne cessent de s’étendre dans le Nord du Maroc. Si, pour l’instant, elles arrivent à s’en sortir, il n’en reste pas moins qu’une pesante épée de Damoclès continue de poindre au-dessus du Royaume.

À peine officiellement installé le 13 juillet 2022 à la tête de la toute nouvelle Agence nationale des eaux et forêts (ANEF), mise en place dans le cadre de la stratégie agricole Génération Green lancée en février 2022 par le roi Mohammed VI, Abderrahim Houmy connaît déjà son baptême du feu. Littéralement.

Depuis l’Aïd el-Kébir, qui a coïncidé cette année 2022 avec la date du 10 juillet, le Maroc se trouve en proie aux plus grands incendies de forêts de son histoire moderne. Rien que dans la forêt de Béni Ysef Al-Srif, dans la province de Larache, ce sont 7.800 hectares, soit près de 11.000 terrains de football (!), qui ont été ravagés, ce qui constitue plus de deux fois et demi la superficie totale touchée tout au long de l’année 2021 sur l’ensemble du Royaume -et qui avait été de 3.024 hectares.

Rester vigilants
Et la province de Larache est loin d’être la seule concernée: celles de Chefchaouen, Ouazzane et Tétouan, également située dans la même région, ainsi que celle de Taza, dans la région de Fès-Meknès, ont aussi vu une partie de leur domaine forestier partir en fumée. Au 20 juillet 2022, c’étaient, selon les estimations de l’ANEF, 9.200 hectares de forêts qui avaient brûlé, et le Maroc n’est, en même temps, pas encore sorti de l’auberge, tant s’en faut: avec l’augmentation à venir de la température -qui dépasse les 45ºC par régions- et les vents, notamment le fameux chergui, qui se font de plus en plus intenses, les feux de forêts devraient encore continuer de peser telle une épée de Damoclès sur la tête du Royaume, comme c’est d’ailleurs le cas partout dans le pourtour méditerranéen, puisque l’Espagne, la France, la Grèce et le Portugal ont, entre autres, également été témoins des mêmes départs de flammes sur leurs territoires respectifs. En conséquence de quoi les autorités devront, au moins jusqu’à la fin de l’été, rester vigilantes. Actuellement, ce sont pas moins de 2.000 femmes et hommes appartenant aux Eaux et forêts, à la Protection civile, aux Forces armées royales, à la Gendarmerie royale, aux Forces auxiliaires et des autorités locales qui sont mobilisés.

En plus de camions-citernes et de camions de première intervention, ces femmes et hommes sont aidés, dans leurs efforts de lutte contre les feux, par cinq canadairs, dont l’un vient seulement d’être livré au Maroc et qui fait partie des trois commandés en août 2021, et huit Turbo Thrush, qui sont des avions d’épandage normalement réservés à l’arrosage des vastes terrains agricoles mais qui peuvent aussi servir pour éteindre les incendies, ce pourquoi ils ont justement été acquis par la Gendarmerie royale.

Évaluer l'impact
Les canadairs ont, pour leur part, été confiés à des pilotes de chasses des Forces royales air (FRA) en raison de leurs aptitudes au-dessus de la moyenne qui leur permettent de faire plus rapidement les allers-retours entre les points d’eau et ceux des feux tout en parvenant à négocier les terrains fortement accidentés sur lesquels se trouvent les forêts, en grande partie localisées dans les montagnes du Rif. Au niveau du gouvernement, le ministère de l’Agriculture a par ailleurs annoncé, le 19 juillet 2022, la mise en place d’une cellule centrale et d’autres locales pour suivre la situation des feux et évaluer leur impact.

Le ministre Mohamed Sadiki s’est d’ailleurs lui-même rendu le jour même dans la province de Larache et plus précisément dans les communes rurales de Boujediane et de Souk L’qolla, dont une partie des territoires est couverte par la forêt de Béni Ysef Al-Srif, dans l’objectif de “s’enquérir de la situation des habitants de ces zones et des dégâts causés par ces feux, notamment sur le couvert forestier et l’écosystème écologique de la région”, comme il l’a lui-même déclaré aux médias. Il a promis que sur la base d’un rapport sur lequel une commission locale composée de tous les intervenants et les parties prenantes est en train de plancher, un programme comprenant un volet urgent pour accompagner la population concernée, en particulier celle des douars touchés, et un autre volet relatif aux projets intégrés pour restructurer l’écosystème local serait implémenté.

Lutte préventive
“Le gouvernement va accélérer la mise en oeuvre de ce programme, pour accompagner et venir en aide à la population touchée,” a-t-il insisté. En attendant, 95% des familles qui avaient dû être déplacées par les autorités alors que leurs douars se trouvaient fortement menacés ont pu regagner leurs maisons, pour un total de 20 douars qui ont été concernés.

Et si l’on se base donc sur les prévisions de l’ANEF, d’autres douars risquent bien encore de voir leurs populations condamnées à être évacuées, sous peine de voir se reproduire le drame survenu dans la forêt de Béni Ysef Al- Srif, où une personne avait été retrouvée, le 15 juillet 2022, morte, le corps recouvert de nombreuses brûlures. En plus de cela, 400 personnes ont dû être hospitalisées, pour la plupart après avoir été victimes de suffocation suite à l’inhalation de la fumée dégagée par les feux. Bien avant même le début de l’été, l’ANEF semblait d’ailleurs savoir à quoi le Maroc devait s’en tenir.

Dans la foulée de son premier conseil d’administration, tenu le 6 avril 2022 dans la capitale, Rabat, l’ANEF avait annoncé le lancement d’un programme d’investissement estimé à 150 millions de dirhams (MDH) uniquement consacrés à la lutte contre les feux de forêts. A cet égard, ce sont par exemple une quinzaine de véhicules dédiés qui avaient, pour la bagatelle somme de 22 MDH, été acquis, en plus de la rénovation, contre 1,9 MDH, de 87 autres véhicules. Et en matière d’équipements toujours, l’ANEF n’a jamais fait mystère du fait qu’elle disposait de plusieurs drones Matrice 300 RTK du fabricant chinois qui, combinés à l’intelligence artificielle, lui permettent de plus ou moins exactement calculer la façon dont un feu peut se propager, sans compter sa détection à un stade encore liminaire.

Pour les prochaines années, l’agence ambitionne d’injecter plusieurs millions de dirhams dans la lutte préventive, avec par exemple le reboisement et l’entretien des zones qui sont les plus à risque ou encore le développement de points d’eau, ce qui n’est pas sans rappeler les stratégies du Service des forêts des États-Unis, avec lesquels, on le rappelle, le Haut Commissariat aux eaux et forêts et à la lutte contre la désertification (HCEFLCD) avait signé, en marge de la 22ème session de la Conférence des parties de la Convention-Cadre des Nations unies sur les changements climatiques (COP22) tenue en novembrejours, l’ANEF n’a jamais fait mystère du fait qu’elle disposait de plusieurs drones Matrice 300 RTK du fabricant chinois qui, combinés à l’intelligence artificielle, lui permettent de plus ou moins exactement calculer la façon dont un feu peut se propager, sans compter sa détection à un stade encore liminaire.

Pour les prochaines années, l’agence ambitionne d’injecter plusieurs millions de dirhams dans la lutte préventive, avec par exemple le reboisement et l’entretien des zones qui sont les plus à risque ou encore le développement de points d’eau, ce qui n’est pas sans rappeler les stratégies du Service des forêts des États-Unis, avec lesquels, on le rappelle, le Haut Commissariat aux eaux et forêts et à la lutte contre la désertification (HCEFLCD) avait signé, en marge de la 22ème session de la Conférence des parties de la Convention-Cadre des Nations unies sur les changements climatiques (COP22) tenue en novembre 2016 dans la ville de Marrakech, un mémorandum de coopération visant à promouvoir et renforcer la coopération dans le domaine de la protection et la gestion durable des ressources forestières. Mais s’il est justement une stratégie qui permet d’améliorer les chances de réussite de tout travail de lutte contre les feux de forêts, c’est bel et bien celle de la sensibilisation des citoyens, étant donné le pourcentage prépondérant, estimé à plus de la moitié, du facteur humain dans le déclenchement de ces feux.

D’aucuns vont d’ailleurs suspecter des intentions criminelles, ce qui ne serait pas totalement tiré par les cheveux, et l’on sait de source autorisée qu’une enquête serait actuellement menée pour tirer les choses au clair. Statistiquement, ce sont, de toute façon, en moyenne, 40% des feux qui seraient le fait d’actes prémédités. Mais en dehors de cela, il faut aussi dire que la sécheresse de cette année 2022, qui fait par exemple que le taux de remplissage des barrages soit désormais descendu à 29,2%, soit leur plus bas historique, n’a pas non plus aidé à maîtriser les feux, d’autant plus qu’on y ajoute les pluies torrentielles qui, à partir du 17 mars 2022, s’étaient abattues sur le Maroc: ces pluies ont permis, par endroits, de faire pousser davantage de biomasse qui sert de combustible parfait aux feux. Scénario qui ne devrait, en outre, pas se limiter au seul exercice en cours, car c’est, in fine, la situation qui semble appelée à prévaloir au cours des années, voire décennies à venir.

Intentions criminelles?
Comme le pensent beaucoup, l’été 2022, pour caniculaire qu’il soit, pourrait bien, en comparaison, être un des plus froids par rapport à ce que le Maroc pourrait connaître dans le futur. Les régions qui sont actuellement affectées et qui ont toutes pour point commun d’appartenir au Nord du Royaume devraient notamment dès à présent sans doute s’habituer à ce que les feux les saisissent systématiquement chaque année du fait de leurs forêts riches en conifères résineux réputés très propices.

Dans une certaine mesure, il s’agit d’une sorte de fatalité qui, au demeurant, ne concerne pas seulement le Maroc: sur l’année 2021, ce sont 45 millions d’hectares de forêts qui ont brûlé, et avec le changement climatique en cours et le manque de volonté manifeste des décideurs du monde entier pour y parer sérieusement, ce serait sans doute par trop optimiste de croire à un inversement de la tendance.

Déjà aride, avec seulement 13% de son territoire à être boisé -sur une superficie qui fait quelque 9 millions d’hectares-, le Maroc risque bien, de fait, de voir une partie de son patrimoine forestier au fur et à mesure lui échapper, et en dehors de ralentir la cadence, il se peut peut-être bien qu’il soit d’ores et déjà condamné. À l’évidence, rien de bon ne semble présentement s’annoncer...