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Y EN A MARRE !

LES MAROCAINS EN COLÈRE

Le gouvernement déjà fourbu, a du mal à faire face à la contestation sociale. Sa majorité ne donne pas l’image d’une grande solidarité. Le Roi va-t-il continuer à tolérer une telle situation?

Peut-on et doit-on continuer dans cette voie avec cet état des lieux aujourd’hui? Si la sécurité au dedans et aux frontières est assurée et garantie par un appareil d’État régalien sous l’autorité du Roi, bien des interrogations subsistent et persistent même quant au Maroc politique de 2018. La question est simple, pour commencer: comment se porte la transition démocratique? L’institutionnel en place, englobant les organes constitutionnels (gouvernement, parlement…) ainsi que les acteurs politiques –au premier plan desquels les partis- est-il à la hauteur de ses responsabilités? Voire.

Parallèle historique
Se trouve-t-on dans une sorte de «remake» de la situation qui prévalait dans le Royaume, voici une quarantaine d’années? Le 22 mars 1979, le Roi Hassan II reçoit Ahmed Osman, alors Premier ministre depuis 1972 et reconduit en octobre 1977. Le climat social est lourdement détérioré avec des grèves nourries par l’activisme de la nouvelle centrale syndicale, la CDT de Noubir Amaoui, créée quelques mois auparavant et proche de l’USFP. Ahmed Osman, amèrement, se lamente: «Le pays n’est pas gouverné». Vive réplique du Roi: «Non, le pays est bien gouverné mais il est mal géré et ça c’est de votre responsabilité». Le soir même le chef de l’Exécutif est remercié et cinq jours plus tard, le 27 mars, c’est Maâti Bouabid, alors ministre de la Justice, qui lui succède. Un profil UNFP jugé approprié, compte tenu de son passé militant –il a été ministre de l’Emploi et des affaires sociales dans le cabinet Abdallah Ibrahim (décembre 1958–mai 1960) et il avait l’écoute du syndicat UMT.

Le parallèle avec cet épisode historique a-t-il quelque pertinence? Oui, pour ce qui est, à un premier niveau, du constat d’une situation: celle d’une «carence», réelle ou supposée; Non pour ce qui regarde les termes de référence d’une formule politique éventuellement alternative. Dans le premier cas, le Roi avait toute latitude pour remercier un Premier ministre –ce qui fut fait en quelques jours. Dans le second cas, celui de la présente conjoncture, c’est moins simple de mettre fin politiquement au Chef du gouvernement même si du point de vue de la loi suprême, un tel acte est parfaitement envisageable et relève d’une attribution personnelle et exclusive du Roi.

Crise politique
Mais le Maroc est-il aujourd’hui dans un schéma d’échec de gouvernementalité? Cela veut dire qu’il y a bien un cabinet en fonction nommé le 5 avril 2017, investi trois semaines plus tard par le Parlement sur la base d’un programme. Mais la question qui se pose est de savoir si ce gouvernement et son chef, Saâd Eddine El Othmani, secrétaire général du PJD depuis décembre 2017, sont en mesure d’entreprendre les réformes annoncées et attendues.

Les éléments de réponse à apporter participent de plusieurs points. Le premier est celui des conditions électorales et politiques qui ont pesé sur la mise en place de ce gouvernement. Sa nomination n’a pu se faire que plus de six mois après les élections législatives du 7 octobre 2016. Un semestre marqué par ce qu’il fallait bien appeler une crise politique: pas de parlement installé, pas de loi de finances pour 2017, évènements d’Al Hoceima à partir de la fin octobre 2016, lesquels ont dégénéré, échec de Abdelilah Benkirane –Chef du gouvernement sortant et secrétaire général du PJD puis chef du gouvernement désigné– acté le 15 mars 2017.

Difficile de dire que le nouveau cabinet était né sous une bonne étoile… D’autant plus que, deux mois plus tard, lors d’un Conseil des ministres en date du 25 juin, à Casablanca, le Roi exprime publiquement sa déception, son mécontentement et sa désapprobation quant au bilan du programme régional d’Al Hoceima d’octobre 2015. La privation de congé des ministres concernés accentue sévèrement cette mauvaise appréciation. La mission confiée à la Cour des comptes d’auditer la gestion du programme prolonge un souci de sanction. Et, le 24 octobre 2017, avec le renvoi de quatre ministres complété par l’exclusion d’une quinzaine d’autres responsables de toute fonction publique, c’est la fin de cette boucle. Une censure politique inédite dans la pratique institutionnelle du Royaume. Chef du gouvernement depuis six mois seulement, Saâd Eddine El Othmani se trouve cependant dans l’oeil de ce cyclone présenté comme un séisme politique.

Schéma de continuité
Comment, dans ces conditions, pouvait-il être conforté dans ses nouvelles responsabilités? Pas vraiment, d’autant qu’il a dû se lier à une formule majoritaire qui avait été rejetée par son prédécesseur Abdelilah Benkirane et qui se distinguait par une sorte de «diktat »: l’adjonction de l’USFP qui n’avait que 19 députés et qui n’était pas nécessaire à une majorité absolue pouvant compter déjà des alliés de la formation islamiste comme le PPS, le RNI, le MP et l’UC; la négociation non pas avec chaque parti mais avec Aziz Akhannouch (RNI) mandaté pour parler en lieu et place du MP, de l’UC… et de l’USFP. Saâd Eddine El Othmani s’est employé laborieusement à justifier ce «montage» en invoquant que les réformes inscrites dans le précédent cabinet allaient être poursuivies. Un schéma donc de «continuité» qui n’a guère convaincu les proches de Benkirane, faisant le procès d’une compromission portant atteinte aux fondamentaux du PJD.

Fragilisé, El Othmani allait encore l’être davantage au sein de son parti dont le VIIIème congrès s’est tenu les 9 et 10 décembre 2017. Il sera élu avec 1.004 voix contre 912 à son concurrent Driss Azami Idrissi, soit une majorité bien courte, étriquée, traduisant la division de la formation islamiste autour de la nouvelle «ligne participationniste». Et, comme pour prolonger ce fait, Driss Azami Idrissi est plébiscité avec 80% des voix pour présider le conseil national du parti et succéder ainsi… à El Othmani.

Rideau de fumée
Cet affaiblissement de son statut au sein de son parti ne pouvait que minorer davantage l’exercice de sa charge à la tête de l’Exécutif et conforter le leadership de fait qu’assumait depuis le départ avec appétence Aziz Akhannouch. L’idée d’une charte de la majorité revient sur le devant pour tenter de masquer un tel état. Celle-ci sera finalement présentée à Rabat le 19 février 2018, mais personne ne sera vraiment dupe: elle n’est qu’un rideau de fumée, une posture. Nombreux ont été ceux qui se sont interrogés sur un tel retard, dix mois après la nomination du gouvernement, alors que cette charte aurait dû normalement précéder sa formation et faire partie du paquet de négociations relatives à la représentation des différentes composantes, aux axes du travail de la nouvelle équipe et à sa méthodologie de concertation. Comme si tout cela ne suffisait pas, voilà qu’une nouvelle contestation se déclenche à la fin décembre 2017 dans la ville minière de Jerada (province d’Oujda) par suite du décès de deux mineurs au fond d’un puits exploité dans des conditions sujettes à caution.

C’est un autre hirak qui se déploie mais pour des raisons surtout sociales: pas de leadership comme au Rif avec Nasser Zefzafi, pas davantage de paramètres identitaires voire régionalistes, mais la mobilisation contre une exclusion économique durable. Le gouvernement traîne, hésite, ne sait pas trop bien comment juguler cette contestation. Les annonces faites par Saâd Eddine El Othmani sur tant et tant de milliards de DH pour la région et des centaines de projets dits inclusifs peinent à être audibles. La parole gouvernementale n’est-elle pas démonétisée, quoi qu’elle dise?

Pareil constat se vérifie ces dernières semaines avec cette histoire de boycott lancée sur Internet depuis le 20 avril. Trois grandes entreprises de produits de grande consommation sont ciblées. Comment y faire face? Réprimer et actionner l’appareil sécuritaire comme à Al Hoceima et Jerada? Mais comment? Ce sont des citoyens, des consommateurs qui se mobilisent dans cette vaste campagne de désobéissance citoyenne, de résistance et de protestation contre la vie chère et la détérioration du pouvoir d’achat. Le gouvernement fait le dos rond durant une bonne vingtaine de jours avant de se résoudre à réagir. Comment? De la manière la plus maladroite et la plus contreproductive qui soit: Le ministre RNI Mohamed Boussaïd parle devant le parlement d’actes d’«étourdis »; deux autres du PJD, Lahcen Daoudi et Mustapha Khalfi, menacent des foudres de la loi les boycotteurs et les auteurs de «fake news». Saâd Eddine El Othmani puis son ministre PJD Mohamed Yatim en rajoutent une couche qui exaspère l’opinion publique avant de se raviser et de faire de plates excuses en insistant sur la mission du gouvernement de défendre les intérêts des citoyens. Cacophonie, non?

Et maintenant? Comment va évoluer le boycott actuel? Peut-il à terme perdre de ses ferveurs et conduire à une relative normalisation? Des baisses ont été consenties par telle ou telle entreprise. Suffiront-elles à calmer les esprits? Qu’en sera-t-il pour le prix à la pompe des hydrocarbures? Que peut vraiment ce gouvernement quand il annonce de prochaines mesures en faveur du pouvoir d’achat du citoyen alors que le cours du baril du pétrole s’inscrit de plus en plus dans un palier de renchérissement (74 dollar le baril pour le Brent, le 22 mai 2018). Par ailleurs, le boycott ne risque-t-il pas de se nourrir de sa propre énergie pour s’élargir à d’autres produits et même à certains évènements culturels, artistiques ou autres?

Changement de palier
La conclusion que l’on peut tirer pour l’heure de cette vague contestataire est celle-ci: le gouvernement n’est pas réactif; il est à la remorque d’une dynamique sociale qui n’est plus ni brouillonne et confuse comme avec le Mouvement du 20 Février 2011, ni marquée du sceau régional –ou régionaliste?– comme à Al Hoceima, ni locale et sociale comme à Jerada. Il y a en effet avec le boycott, un changement de palier, de périmètre d’action et de formes d’action –ni slogans, ni banderoles, ni mot d’ordre de facture politique ou crypto-politique. Que trouve-t-on derrière le rideau? Sur un fond de crise sociale, aggravée et jugée intolérable, sans doute des acteurs divers mobilisés dans une sorte de «front du refus» et relevant de diverses accointances: l’association Al Adl Wal Ihsan, qui garde le meilleur maillage associatif et organique dans le champ sociopolitique, les déçus du PJD (mais du PJD de Saâd Eddine El Othmani), des membres de la mouvance de la gauche radicale (AMDH, PSU, Annahj Addimocrati).

Mais tous ces groupes ne sont pratiquement que des supplétifs de la mouvance islamiste adliste. Celle-ci trouve là une justification et une légitimation de sa position «antisystème » traditionnelle considérant que toute participation ou toute intégration au cadre institutionnel en place est par avance vouée à l’échec. Au sein du PJD proche de la ligne Benkirane, n’a-t-on pas affaire à une évolution allant dans le sens d’une radicalisation pouvant converger avec les thèses adlistes? Dans le même temps s’opère la banalisation du PJD d’El Othmani, aspiré par une vocation gouvernementale étreignant déjà l’USFP de Driss Lachgar et les trois alliés dits «administratifs » tels le RNI, le MP et l’UC?

Un gouvernement déjà fourbu, treize mois à peine après son installation, peut-il rebondir? Sa majorité est tout aussi affaiblie et elle ne donne pas l’image d’une grande solidarité ni d’une collégialité exemplaire –les polémiques parlementaires entre les députés du PJD et du RNI en sont l’illustration la plus éclatante avec la focalisation qui s’est faite sur le rapport de la commission parlementaire présidée par Abdellah Bouanou (PJD) sur le secteur des hydrocarbures.

L’USFP est en retrait, le MP et l’UC sont plutôt mutiques et embarrassés et le PPS siège dans l’inconfort ayant perdu son statut d’allié privilégié et indéfectible de l’ancien Chef du gouvernement… Abdelilah Benkirane.

Radicalisation ou banalisation ?
Le gouvernement a pour lui, si l’on ose dire, plusieurs éléments d’inégale valeur d’ailleurs, qui pourraient conduire à son maintien –continuer pour continuer, en somme… Le premier d’entre eux tient à la faiblesse de l’opposition. Pour l’heure, ce n’est pas de ce côté-ci qu’il peut redouter une accentuation de sa fragilité actuelle. Le PAM, tellement «activiste» contre le PJD depuis 2008-2009 et dont pratiquement le seul crédo était de faire face à cette formation islamiste, n’est plus un parti réellement opératoire ni attractif. Sa fonction de départ jusqu’au scrutin législatif du 7 octobre 2016 n’est-elle pas devenue obsolète? Dopé, aidé, soutenu par l’administration dans des conditions connues de tous, financé avec de grands moyens souvent opaques, il n’a pas pu se classer en tête lors des élections parlementaires d’il y a vingt mois. Une aubaine pour la transition démocratique en ce sens que l’on n’ose imaginer ce qui se serait passé s’il avait réussi à supplanter le PJD! Dès les résultats connus, son sort était scellé: il avait échoué comme en 2011 d’ailleurs, mais à l’époque cet échec avait été expliqué par l’onde de choc du Printemps arabe et de l’aspiration au changement que représentait alors le parti de Benkirane. L’obsolescence de cette formation ne pouvait donc que faire l’objet d’un constat.

Au cours des neuf mois suivants, ce parti a été de surcroît accablé par les évènements d’Al Hoceima, son secrétaire général étant président de la région Tanger-Tétouan–Al Hoceima depuis septembre 2015; de plus, il coiffait la majorité des communes de cette région. Après le sévère discours du Trône du 29 juillet 2017, Ilyas El Omari a jugé utile de démissionner le 6 août, tirant les conclusions du bilan dressé par le Souverain. Depuis dix mois, ce parti est pratiquement en déshérence avec une «vraie-fausse» démission d’El Omari, des conseils nationaux impuissants, et enfin un épisode final prévu le samedi 26 mai 2018 pour acter enfin une démission annoncée en août 2017. De telles palinodies ont grandement démobilisé les rangs du parti du tracteur, qui ne sait plus à quel saint se vouer.

Bousculer l’agenda
De fait, il a fait les frais, dès le lendemain des élections d’octobre 2016, du retour du RNI et de la remise en selle de Aziz Akhannouch à la tête de cette formation à la fin de ce même mois, à Tanger. Relégué à l’arrière, le PAM n’était plus jugé utile ni encore moins efficace contre –ou face– le PJD. D’où l’activisme d’Akhannouch durant l’année écoulée avec pas moins de douze congrès régionaux comme s’il se préparait à une campagne électorale prochaine, avant 2021. Tel paraissait en tout le schéma s’apparentant à une feuille de route bousculant l’agenda de la présente législature jusqu’à son terme normal.

Ce calcul tient-il encore aujourd’hui? Le boycott observé depuis un mois bouscule tout le monde et les perspectives entretenues par les uns et les autres. Le président du RNI n’est-il pas lui aussi affaibli par cette nouvelle situation? Pourra-t-il se rétablir à terme alors qu’il est pratiquement au centre de la polarisation articulée autour du boycott? Dans l’opposition, le parti de l’Istiqlal, dirigé désormais par Nizar Baraka, profitera-t-il d’une conjoncture pénalisante tant pour le PAM que pour les six composantes de l’actuelle majorité? En tout cas, il trouve là une opportunité de rebond et de visibilité surtout qu’il n’est pas comptable de la gestion gouvernementale et qu’il vient de se ranger dans l’opposition.

Alors? Que peut-on faire pour surmonter cette situation qui ne satisfait personne? Le Roi peut-il s’en accommoder et continuer à la gérer dans le cadre du strict respect du calendrier institutionnel normal? Par tempérament, son inclination personnelle est sans doute toujours aussi forte à cet égard. Le temps monarchique –ou makhzénien– n’évacue pas évidemment l’échéancier électoral mais il le met peut-être en perspective dans une autre approche, celle d’un temps long. Le Souverain est-il satisfait de l’état des lieux de 2017-2018? Personne ne peut sérieusement le soutenir. A preuve, le communiqué du Conseil des ministres du 25 juin 2017, suivi par le constat d’échec du modèle de développement devant le Parlement, le 13 octobre 2017. Il faut y ajouter ce qui s’apparente à la mal-gouvernance durant les mois écoulés –ni cap, ni lisibilité, ni dialogue social…

Provoquer de nouvelles élections pour une nouvelle donne politique et une autre formule majoritaire? Sur le papier, c’est constitutionnel (art.46), mais est-ce une option politique soutenable tant son coût serait élevé, insoutenable même dans le climat actuel ?

Leadership en construction
Titulaire de ce même droit d’initiative, le Chef du gouvernement peut-il de son côté se risquer dans cette même voie (art.104)? Ce n’est pas davantage envisageable d’autant plus que le décret de dissolution de la Chambre des représentants est pris en Conseil des ministres présidé par le Roi qui, en dernière instance donc, fera la décision. Saâd Eddine El Othmani dispose d’une autre procédure pour souder sa majorité qui est l’engagement de la responsabilité du gouvernement devant cette même chambre (art.103), soit sur une déclaration de politique générale soit sur le vote d’un texte. Faute de refus de la confiance ou du texte à la majorité absolue, c’est la démission collective du cabinet.

A côté de ces procédures maximalistes, y a-t-il place pour d’autres ne présentant pas la même nature et la même portée? Celle d’un gouvernement remanié mais avec quel format? Avec le même Saâd Eddine El Othmani? Avec un autre profil –de son parti?– ou d’un parti tel que le RNI? Sauf à préciser à cet égard que le leadership en construction accélérée depuis un an et demi ne paraît plus tenable aujourd’hui par suite des dommages collatéraux… du boycott. L’impasse totale, alors? Un test majeur pour la politique «Made in Morocco»

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