Dépêche
Accueil » Société » Voyage au cœur de la mafia Rifaine

Voyage au cœur de la mafia Rifaine

Trafic de cocaïne, blanchiment d’argent, réseaux criminels. Un véritable cartel international où des Marocains jouent les premiers rôles.

En s’attablant à La Crème ce jeudi 2 novembre 2017, Hamza Chaib ne se doutait sans doute pas qu’il vivait les derniers instants de sa vie. Étudiant en septième année de médecine à la faculté de médecine et de pharmacie de Marrakech, le jeune homme de 26 ans est venu dans ce très chic café de la cité ocre décompresser le temps d’une soirée avec sa fiancée, Fatima Zahra, elle-même aspirante médecin (elle est en cinquième année à la même faculté, où elle et Hamza se sont connus), et un ami, Mehdi, cadre d’une société française spécialisée dans la gestion des services de propreté. Pour lui, les derniers mois ont été éreintants. Interne au centre hospitalier universitaire Mohammed-VI, il doit en même temps faire les dernières retouches sur sa thèse de doctorat, qu’il doit bientôt soutenir. Situé au coeur du luxueux quartier de l’Hivernage, La Crème est un endroit tout indiqué pour passer un bon moment avec ses proches.

Panique générale
«Vers 19h45», comme le précisera plus tard la wilaya de Marrakech-Safi, la soirée de Hamza va cependant virer au drame. Embarqués sur une Yamaha XP 500 TMAX, deux hommes cagoulés arrivent à toute allure sur La Crème. Personne n’a encore le temps de comprendre ce qui arrive, et encore moins Hamza, vers qui l’un des hommes semble se diriger après être descendu de la moto. En voyant l’arme à la main de son vis-à-vis, le jeune étudiant veut peut-être, comme les autres clients de La Crème qui commencent à se rendre compte que quelque chose de dangereux est en train de se produire sous leur yeux, s’enfuir; mais il est trop tard: l’homme ne le rate pas et lui loge une balle dans le crâne. Une photo terrible a circulé sur les médias sociaux et le montre encore assis sur sa chaise, la tête pendant vers l’arrière. Fatima Zahra, qui se tenait à ses côtés, a, elle, le foie transpercé et doit être opérée dans l’urgence. Seul Mehdi s’en sort quelque peu, mais il est tout de même touché à la cuisse. Lui aussi doit être hospitalisé.

A Marrakech, c’est la panique générale. L’information se propage comme une traînée de poudre. La wilaya de Marrakech-Safi est en alerte. Certains croient à une attaque terroriste, mais le directeur du Bureau central d’investigations judiciaires (BCIJ), Abdelhak Khiame, balaie d’un revers de la main les nombreux médias qui le sollicitent. En effet, la piste du règlement de compte se précise davantage. Et si quelque mafia avait maille à partir avec le père de Hamza? Il faut dire que le défunt n’est autre que le fils de Said Chaib, premier président près la cour d’appel de Beni Mellal.

Une vendetta, alors? M. Chaib est pourtant réputé intègre, et on l’imagine mal tremper dans d’aussi sales affaires. «Je le connais très bien, c’est malheureux ce qui lui arrive,» commentera après coup, visiblement affecté, le ministre d’Etat chargé des Droits de l’Homme, Mustapha Ramid, qui a eu l’heur de côtoyer M. Chaib pendant ses années à la tête du ministère de la Justice (2012-2017).

Une sale réputation
D’ailleurs, la police ne se dirigera pas vers lui, mais vers le propriétaire du café, un certain Mustapha F. (on saura plus tard qu’il a reçu au moins deux menaces de mort). Ce dernier, ancien Marocain résident aux Pays-Bas, a dès après la fusillade quitté Marrakech pour se réfugier avec son frère, Mohammed F., et quatre autres acolytes à l’appartement qu’il possède boulevard Zarktouni à Casablanca. Les policiers viendront l’y arrêter aux environs de 3h du matin. «Il avait l’habitude de s’asseoir à la même table où Hamza s’est, malheureusement pour lui, trouvé, et donc il y a eu confusion,» nous indique une source proche du dossier.

Les deux assassins présumés, eux, sont arrêtés moins de deux jours plus tard, après n’avoir pas pu fuir Marrakech, en raison des nombreux barrages installés aux différentes entrées de la ville par la police. Ils s’appellent Edwin R. et Shardyone S. Tous deux porteurs de la nationalité néerlandaise, ils sont respectivement originaires de la République dominicaine et de Curaçao, une île des Caraïbes formant un Etat au sein des Pays-Bas et célèbre pour sa liqueur d’orange du même nom. Dans le milieu néerlandais, qu’on appelle généralement l’«onderwereld» (littéralement, le monde sous-terrain), les deux hommes traineraient une réputation de petites frappes. En 2007, Shardyone S. (aujourd’hui 29 ans, contre 24 pour son compère) avait par exemple été arrêté après avoir commis un braquage avec un pistolet en plastique. Mais on en connaît à vrai dire peu sur eux. «Ils sont vraiment amateurs, croit-on savoir aux Pays-Bas. Tout le monde sait que «Moes» (Mustapha F.) est chauve.» Ce qui n’est effectivement le cas ni de Hamza, ni de ceux qui étaient attablés avec lui.

Du travail d’amateurs
Pour en rester aux affaires de chevelure, les deux assassins présumés ont justement pu être identifiés grâce aux dreadlocks qu’ils portaient et qui dépassaient de leurs cagoules. Cinq personnes, dont Mustapha F. après son interpellation, les ont reconnus quand ils ont été présentés à eux et ont raconté qu’ils les avaient déjà vus quatre fois à La Crème pendant les jours précédant le meurtre de Hamza Chaib, vraisemblablement en reconnaissance.

L’un d’eux logeait même, d’après la police, tout à côté (sans toutefois préciser lequel des deux ni dans quel hôtel). Après avoir commis leur forfait, Edwin R. et Shardyone S. s’étaient rendus dans un endroit de la ville qu’ils avaient préalablement repéré pour brûler leur Yamaha et l’arme dont ils se sont servis pour leur crime, un 9mm de marque Glock.

Un témoin oculaire, qui les a également reconnus au commissariat, a averti la police après les avoir vus à l’oeuvre. «La coordination sécuritaire internationale se poursuit toujours pour l’arrestation du commanditaire principal de ce crime qui fait l’objet de mandats d’arrêt internationaux émis par le Maroc pour son implication dans le trafic international de drogue,» a précisé, dans le communiqué ayant fait suite à l’arrestation d’Edwin R. et de Shardyone S., la direction de la police, qui a ajouté que ledit commanditaire était aussi recherché par un pays européen pour son implication dans un meurtre avec préméditation. «Les investigations sont en cours pour déterminer s’il se trouve actuellement dans la République dominicaine, » poursuit la police. Mais de qui pourrait-il s’agir au juste?

Mafia marocaine
Pour y répondre, il faudrait certainement, d’abord, s’intéresser à Mustapha F. Qui est-il? D’après les éléments que nous avons pu réunir à son sujet, «Moes», comme on l’appelle simplement, est une figure connue de l’onderwereld, et plus particulièrement de ce qu’on appelle la «Mocro Maffia», c’est-à-dire la mafia marocaine des Pays-Bas. Originaire du Rif (plus précisément de Dar El Kebdani, dans la province de Driouch), on lui prête de nombreux investissements aussi bien au Maroc qu’en Europe. Outre La Crème, il posséderait aussi le Cappuccino, célèbre café de la côte tangéroise, dont le concept a récemment -le 6 octobre- été reproduit à Marrakech (non loin d’ailleurs de La Crème, également à l’Hivernage).

Aux Pays-Bas, dont il porte également la nationalité (il y est né en 1973 à Amersfoort, une ville de la province d’Utrecht), on dit qu’il serait propriétaire du NoLimit, célèbre boîte de nuit de Zoetermeer, où le Tout-La Haye (la capitale gouvernementale néerlandaise est a à peine une douzaine de kilomètres) aime venir à claquer son argent. Jusqu’à sa fermeture par la mairie en avril dernier, on pouvait également y croiser toutes sortes de célébrités internationales de passage aux pays de Willem-Alexander et, surtout, des pontes de l’onderwereld. «Il n’est pas le propriétaire mais le bailleur de fonds du NoLimit,» précise toutefois Micky van Wely, journaliste au Telegraaf et qui a déjà enquêté sur «Moes» (la défense du propriétaire de La Crème nie également l’appartenance de la discothèque à son client).

D’après M. Van Wely, «Moes» aurait fait fortune après avoir arrimé aux Pays- Bas quatre tonnes de cocaïne, qui vaudraient selon nos estimations plusieurs centaines de millions d’euros. En octobre 2016, il se serait ainsi fait remarquer en offrant au personnel du NoLimit des sacs Gucci et de très coûteuses montres. Le club lui aurait notamment servi à blanchir son argent. Des trafiquants (qui seraient donc basés en République dominicaine à en croire la police) auraient-ils donc voulu le liquider pour se débarrasser d’un concurrent qui devenait un peu trop encombrant? Certains l’avancent, mais beaucoup croient savoir que la fusillade de Marrakech n’est que l’ultime épisode d’une guerre faisant rage au sein de la pègre néerlandaise depuis octobre 2012. «»Moes» était relié au gang de Samir B., dit «Scarface»,» nous affirme M. Van Wely.

Profits rapides et juteux
«Scarface», pour ceux qui ne le connaissent pas, est une légende de la «Mocro Maffia». Son surnom -«l’homme balafré» en VF, pour ceux qui ignorent la langue de Shakespeare-, il le doit à une cicatrice qu’il avait sous l’oeil droit depuis une bagarre dans une discothèque pendant ses années de jeunesse. Originaire de Nador, il grandit à Slotervaart, un quartier d’immigrants -dont beaucoup de Marocains- de l’Ouest d’Amsterdam, dont il parvient à se sortir grâce au trafic de drogue, et notamment de cocaïne. Ainsi, on évalue à un moment sa fortune à plus d’un milliard de dollars (!). On lui prête notamment une amitié avec le baron britannique Robert D., avec qui il serait à l’origine de la fameuse tentative de faire entrer en juillet 2011 par le port de Southampton, en Angleterre, 1,2 tonne de cocaïne, soit la plus grosse prise jamais réalisée jusqu’à aujourd’hui dans le pays (la cargaison équivaudrait selon la police britannique à 300 millions de livres sterling).
En août 2014, Samir B. est assassiné dans un club de la Costa del Sol espagnole (plus précisément à Benahavís), où il avait quelques années plus tôt pris pied.

Cocaïne volée
La presse européenne, et spécialement néerlandaise, fait alors, comme dans le cas de «Moes», le lien avec une célèbre affaire de cocaïne volée à Anvers en février 2012, et depuis laquelle a commencé ce qu’on appelle aujourd’hui la guerre de la Mocro Maffia. «Les enquêteurs se demandent s’il n’était pas un des investisseurs dans les 200 kilos qui ont causé tant de misère,» rapportaient dans leur livre référence Mocro Maffia, paru quelques mois plus tard, les journalistes néerlandais Marijn Schrijver et Wouter Laumans. Tout aurait à vrai dire commencé le 23 février 2012. A Anvers, ce jour-là, fait escale un paquebot en provenance du Chili et transportant très exactement 225kg de cocaïne, vraisemblablement destinés au marché anglais. Houssine A., un Maroco-Néerlandais originaire de Ouarzazate, est, grâce à ses contacts sud-américains, mis au parfum. Surnommé «Hoes», ce dernier est un membre connu du gang de Gwenette M., un malfrat d’Amsterdam d’origine curacienne (Curaçao) qui compte de nombreux Marocains dans son entourage (pour pousser sa marocanophilie jusqu’au bout, il s’est même converti à l’islam). Houssine A. veut cependant se mettre à son propre compte et s’associe au frère de sa nouvelle petite amie, Benaouf A., surnommé Ben, un ancien boxeur également d’origine marocaine qui avait été condamné en 2008 par la justice néerlandaise pour plusieurs vols.

Un troisième Marocain s’ajoute à eux: Hakim El Y., un petit truand de Borgerhout (un quartier d’Anvers) surnommé la Tortue parce qu’il est réputé lent, et dont le gang se fait lui aussi du coup appeler les Tortues.
Le coup est simple: il suffit d’aller au container indiqué et de prendre les cinq sacs de sport transportant la cocaïne. Par la suite, la marchandise vendue à des receleurs déjà avertis pourrait rapporter jusqu’à 10 millions d’euros. Facile. Problème, quand Nacerdin T., un homme de Hakim El Y., veut récupérer la cocaïne, celle-ci a déjà été saisie par la douane. Mais comme aucun communiqué n’est sorti -il ne le sera que quelque deux semaines plus tard- , la suspicion s’installe dans l’onderwerelde. Houssine A. et Benaouf A. accusent notamment les Tortues de leur avoir fait la nique et d’avoir écoulé la marchandise à leur propre profit, et eux-mêmes se voient accusés d’avoir fait de même par des marchands marocains d’Amsterdam qui leur ont remis toutes leurs économies pour financer l’opération en échange de profits apparemment rapides et juteux. Mais un homme est, à ce moment là dit-on, particulièrement furieux: il s’agit de… Samir B. Cette version des faits n’a jamais été vraiment confirmée, mais il se dit dans l’onderwerelde que la cocaïne saisie lui appartenait. Il aurait alors mis un contrat sur la tête de Houssine A. et Benaouf B. et aurait chargé Gwenette M., qui n’est donc que l’ancien patron du premier cité et dont on est sûr qu’il a au moins une fois travaillé -en 2002- avec son associé britannique Robert D., de l’exécuter.

Victimes innocentes
Le Curacien aurait alors fait appel à Redouan B., un tueur à gages réputé d’Amsterdam -encore un Marocain- qui depuis quelques mois se terre en Jamaïque pour une mystérieuse affaire de meurtre. Ce dernier est toutefois luimême abattu en avril 2012 dans la capitale néerlandaise par, vraisemblablement, des hommes du duo Houssine A. et Benaouf A.. S’en suivra par la suite, en octobre de la même, le meurtre de Najeb B., numéro 2 du gang de Gwenette M., à l’hôtel Crowne Plazza d’Anvers, où il se trouvait apparemment pour négocier l’achat d’une Porsche Cayenne.

«En octobre 2012 tout a explosé,» nous déclare le journaliste néerlandais Martijn Haas, qui a souvent enquêté sur le sujet. Gwenette M., qui vient de perdre son meilleur ami et le frère qui a remplacé le sien -assassiné par la Mocro Maffia en mars 1992-, jure de se venger. Deux mois plus tard, le 29 décembre, Benaouf A. échappe miraculeusement à une tentative d’assassinat à Amsterdam. Houssine A., qui comprend qu’il a tout intérêt à prendre ses jambes à son cou, s’enfuit alors vers l’Amérique centrale et ne réapparaît qu’en juillet 2015 quand, après plusieurs opérations chirurgicales, il veut rentrer au Maroc avec un faux passeport, mais les douaniers marocains le démasquent.

Pendant les années qui suivent, on compte au moins une vingtaine d’assassinats. Des victimes innocentes tombent également. Comme Hamza, Steffan Eggermont est en juillet 2014 tué pour la simple raison qu’il conduisait une voiture semblable à un truand installé dans son voisinage. En mai 2014, Gwenette M. est tué à la kalachnikov -ses assaillants lui tirent plus de 80 balles dessus au sortir d’un snack amstellodamois. La police néerlandaise croit alors la boucle bouclée mais la guerre ne fait que reprendre de plus belle. Samir B. tombe donc en Espagne, suivi d’un de ses associés turcs, Ali A., le jour de Noël 2014 à Istanbul. Les meurtres basculent même en fait dans l’horreur.

Meurtre commandité
En mars 2016, Nabil A., assimilé au gang de Houssine A. et Benaouf A., est décapité: sa tête est déposée devant un bar à chicha d’Amsterdam, comme pour avertir quiconque s’opposerait à la loi des meurtriers.
L’opinion publique néerlandaise est choquée. Benaouf A., sur laquelle la police est enfin parvenue à mettre le grappin, est dans ce contexte condamné à 12 ans de prison pour avoir commandité le meurtre quatre ans plus tôt de Najeb B. à Anvers. Aux dernières nouvelles, il vient de tenter de s’évader de prison -le 11 octobre. Qui sera donc le prochain sur la liste? De l’aveu de nombreux spécialistes de l’onderwerelde, beaucoup ignoraient jusqu’au 2 novembre que «Moes» en faisait partie. A l’instar de ce dernier, d’autres truands de la Mocro Maffia pourraient bien, en ce moment même, s’être réfugiés au Maroc. Beaucoup parlent notamment de membres des fameuses Tortues, qui pourraient se retrouver dans la province de Nador, dont la plupart seraient originaires.

Comme l’a montré la fusillade de Marrakech, nos mafieux des Pays-Bas n’hésiteront sans doute devant rien pour abattre leurs ennemis. Et alors, le risque existe toujours que des innocents paient de nouveau de leurs vies…

NEWSLETTER MAROC HEBDO.

Entrez votre adresse e-mail

S'abonner à  la Newsletter !