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« Vol de goélands », de Omar Berrada

Bouchta, cerné de misère, voit court, puis claque la porte. Comme un goéland il vise les côtières. La morale ne prend pas sur lui. Il s’en fait une. Un âge où l’on défait le monde, et où l’on fait vite avant que tout se fige.

La littérature, où ce qu’on appellerait petite musique résiste à la composition. Comment s’alléger du chargé littéraire? Ne s’agit-il pas d’agencer à la va-vite des mots sonnant creux? Non. L’exercice littéraire ne se fait plus. Laissons-le aux morts. Mais il y a l’histoire, cette grand mère qui fait nos livres contemporains. Si les images mouchetées, endimanchées de poésie s’arrachent dans ce livre, les mots qui les font se défont. Ce n’est pas mauvais.

Le début de ce livre nous renvoie, avec un peu de mémoire, à la phrase de Brel, éprouvée comme une zénitude. Ce Belge disait «Tout homme, quel qu’il soit, a envie de foutre le camp». Tout ça sonne juste avec le départ de Bouchta. Un miséreux malgré lui, plutôt né avec une faim dans la bouche qu’une cuillère dorée. Le voilà pris de liberté. Entassé dans un réduit, avec une ribambelle de frères. Ça sent le pourri. C’est à raison que l’auteur, ici, évoque les sardines. Mais comme il est des pieds libres, comme qui dirait des esprits, Bouchta rompt avec dame misère. Et comme la misère, dans la bouche de Coluche, n’est pas de dimension humaine, ce personnage principal se leste de tout l’humain qui sent fort déjà.

A cela, on discerne la fébrilité de la morale. Car, se demande-t-on, quelle mouche a piqué Bouchta pour saper tout code moral et des plus sacrés: lâcher les siens? Si L’égoïsme, ici, bat son plein, il nous rappelle une nature tant dénigrée. Oui, Bouchta, comme tout homme ne voit que lui. Une réconciliation avec soi au détriment d’une morale baragouineuse et fautive. Si celle-ci est sujette à dires et à interprétations, Bouchta la case à sa façon. Il claque la porte du foyer, ou ce qui reste, laissant derrière sa légèreté mère et frères.

Même grandi, Bouchta n’aurait pas mis cette belle bévue sur le compte de l’adolescence. Un âge chaud qui confond tous les thermomètres. Il s’en va. N’est-il pas lui même un goéland? S’en va-t-il pleurant? Comme le signifié de ce mot breton? à l’instar de cette grosse mouette? Lui maigrichon… les côtières appellent à lui. Comme dirait Baudelaire «La mer, la vaste mer console nos labeurs». Comme un air de vague liberté. Et comme le temps mange la vie, comme redirait l’auteur du spleen et du mal réunis. Bouchta, qui n’a pas de complexe, rebrousse, à travers les méandres d’une vie, le chemin vers une misère à présent redorée. Il remonte les cheveux teintés de henné de sa matrice. Il dit y trouver son compte. Non, Bouchta n’a pas de complexe. Comme un éternel retour, qui l’aurait ferré à travers un cumul de vies à se faire à l’horrible.

Une pensée souffrante qui s’hérisse par delà bien et mal et qui détonne de tout le lugubre des vies ramassées. Mais ce retour, vu terre à terre, se veut signataire d’une morale, ou, pour parler léger, une leçon d’un livre. Une fin qui commence ailleurs. Bouchta, quoique mariné dans la misère, sait que c’est là, auprès des siens, que son coeur se trouve. Comme qui dirait là où se trouve ton trésor, se trouve aussi ton cœur.

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