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VERRE À MOITIÉ VIDE

WISSAM EL BOUZDAINI

Pourquoi nos cadres mettent toutes voiles dehors

Si ces cadres étaient rapatriés, le pays saurait rapidement en recueillir les fruits.

On ne peut, pour le moins, taxer Saïd Amzazi de voir le verre à moitié vide ou, pour reprendre un de ses collègues au gouvernement, de «négativisme ». En effet, ce ministre de l’Education nationale, de la Formation professionnelle, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, qui prenait part mardi 5 février 2019 à une séance de questions orales à la chambre des conseillers, a déclaré que la fuite des cerveaux qu’on enregistre actuellement au Maroc indiquerait finalement la bonne santé de notre système éducatif. «Si nos compétences sont aussi courues, c’est parce qu’elles sont bien formées,» a-t-il, en substance, plaidé. A vrai dire, la fuite des cerveaux est, pour reprendre de Gaule parlant de la politique, une chose trop sérieuse pour être confiée aux politiciens. Le ministre en question lui-même révélait le 14 janvier 2019 à la chambre des représentants qu’environ 600 ingénieurs quittent chaque année le Maroc.

Pas forcément pour obtenir de meilleurs salaires, avait-il expliqué, mais avant tout pour s’épanouir et stimuler leur créativité. «La fuite des compétences marocaines vers l’étranger est mue par les mutations technologiques et l’excellence des laboratoires de par le monde, où l’inventeur marocain se voit offrir beaucoup d’avantages,» avait-il détaillé. Ces avantages, des sociétés se seraient faites une spécialité, selon le bruit qui court, de les faire connaître à nos ingénieurs. Elles seraient une demi-douzaine. Toutes les deux semaines, elles diligenteraient des recruteurs au Maroc pour y faire leurs emplettes. Une saignée et plus seulement une fuite des cerveaux, à ce rythme. «Ces départs sont très mauvais pour un pays qui développe des projets digitaux,» s’était plainte, en avril 2018, la présidente de la Fédération marocaine des technologies de l’information, des télécommunications et de l’offshoring (APEBI), Salwa Karkri-Belkziz. Si l’on compte tous les cadres qualifiés, et pas seulement les ingénieurs, qui mettent toutes voiles dehors, on obtient, selon les statistiques officielles, quelque 8.000 départs annuellement. Aucun secteur n’est épargné.

Chaque fois on apprend ainsi qu’ici un compatriote -Karim Touijer- est élu par ses pairs meilleur médecin de la ville de New York, aux Etats-Unis, que là un autre -Rachid Guerraoui- intègre le Collège de France. Bien d’autres, généralement dans l’ombre de par leurs occupations, n’en mériteraient sans doute pas moins un coup de projecteur égal. Or comment avec autant de talents prenant aussi massivement et aussi régulièrement la poudre d’escampette poursuivre dans la voie du développement? Nul besoin de dire que si ces cadres étaient rapatriés, le pays saurait rapidement en recueillir les fruits, puisqu’après tout ce sont les hommes qui font d’abord une contrée, pas les conditions physiques et géographiques. Mais pour ce faire, la mise en place d’un environnement adéquat est, bien entendu, impérative. N’en déplaise à notre ministre de l’Education, la fuite des cerveaux est, par excellence, une question de verre à moitié vide.

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