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La vengeance de Benkirane

Le Parti de la Justice et du Développement en pleine crise

Si Abdelilah Benkirane est réélu à la tête du PJD, il aura à coeur d’optimiser son statut et son rôle. Le cabinet El Othmani n’en sera que davantage fragilisé.

Et maintenant? Que va-t-il faire, Abdelilah Benkirane? Après la session extraordinaire du conseil national de son parti, samedi 15 juillet 2017, à Rabat, comment évaluer l’état des lieux au sein du PJD? Il faut, pour commencer, le dire tout net: rien n’est réglé. Et ces assises ne sont sans doute qu’une étape dans un processus de décision de cette formation islamiste initié depuis la nomination de Saâd Eddine El Othmani à la tête du gouvernement le 5 avril. Pour autant, ce conseil ne manque pas d’éléments significatifs pour appréhender les positions des protagonistes: El Othmani et ses ministres d’un côté et Benkirane et les siens de l’autre. Qui a marqué des points lors de ce rendez-vous? Assurément, Benkirane. Dans son discours, décliné sur plusieurs registres, il a livré, durant plus d’une heure, son état d’esprit. Il a éclipsé tout le monde et pratiquement écrasé cette session.

L’épineuse question
Alors que l’ordre du jour avait été strictement limité à des questions relatives au VIIIème congrès, désormais fixé pour les 9 et 10 décembre 2017. Rien de bien problématique à cet égard: un accord avait été finalisé entre les uns et les autres lors de précédentes réunions soit du secrétariat général soit d’un cercle plus réduit de dirigeants: 1.500 délégués des régions, 60 des instances à l’étranger et un dernier lot formé de membres ès qualité (parlementaires, dirigeants des organisations parallèles, présidents des collectivités territoriales). Quant à l’épineuse question d’une modification des statuts actuels pour permettre un éventuel troisième mandat de Benkirane, elle ne figurait pas formellement dans cet ordre du jour.

Mais comment nier qu’elle a pesé sur l’ambiance? Elle a fait, en effet, l’objet de vives dissensions tant lors de ces assises que durant les semaines et même les mois qui ont précédé. Le pointage des interventions lors de ce conseil ne manque pas d’intérêt: les deux tiers d’entre elles, soit 21 sur 31 étaient favorables à un nouveau mandat de Benkirane. Est-ce négligeable? Pas le moins du monde! Humant cela, les ministres du PJD, pourtant ralliés à une position contraire, à un titre ou à un autre d’ailleurs, se sont bien gardés d’intervenir: la salle n’était pas acquise et le conseil risquait de tourner court en polarisant le débat sur ce point précis.

N’ignorant rien de certaines préventions à son endroit, Benkirane a fait un discours dérogeant quelque peu à ses harangues habituelles. Il a ainsi pris du recul, de la hauteur aussi, se présentant comme unitaire et rassembleur. Il a voulu faire montre de sagesse et de responsabilité. Plus encore, invitant à regarder l’avenir; “la crise de confiance doit être dépassée”, a-t-il ajouté. Il ne minore pas pour autant la gravité de la situation actuelle de son parti. Il l’a ainsi qualifiée de crise la plus grave de son histoire, loin de son parcours heurté et chaotique durant les années quatre-vingt-dix ou encore le souffle du boulet de la dissolution au lendemain des attentats du 16 mai 2003 à Casablanca.

Dans cette même ligne de relatif apaisement, il donne une nouvelle lecture de la position d’El Othmani et de ses ministres qui ont formé le nouveau cabinet. Voici quelques jours encore, il avait avancé que “lorsqu’il y a une trahison, elle vient de l’intérieur”. Devant le conseil, il a corrigé en demandant de ne pas lancer d’accusations sans preuves. Il ne conteste ni ne rejette l’incrimination de “trahison” mais relève que celle-ci n’est pas établie par des éléments de fait probants. Il invite à ce que “la confiance doit triompher de la suspicion, et si quelqu’un a trahi, il aura affaire à Dieu”. Ambiance…

L’ambiguïté levée
Évoquant la position du PJD à l’égard du gouvernement El Othmani, il a levé l’ambiguïté qui prévalait depuis trois mois en apportant un soutien tiède, de principe pourrait-on dire: “C’est notre gouvernement, c’est nous qui le conduisons, nous devons le soutenir, sa réussite sera la nôtre”. On a connu Benkirane plus enflammé et plus “activiste”. Il ne l’a été précisément qu’à propos des événements du Rif, les imputant au PAM, qui, selon lui, a vendu des “illusions” aux électeurs lors des précédents scrutins de 2015 et 2016. Un argumentaire déjà développé par El Othmani devant le Parlement, voici deux mois. Pour Benkirane, il entend répliquer au procès qui lui est fait par certains à propos des conventions signées à Tanger, le 17 octobre 2015, dont la non-application serait à l’origine des événements d’Al Hoceima.

Cela dit, si lors de ce conseil national, l’on a le sentiment d’une sorte d’“armistice” précaire, il paraît évident que d’ici le VIIIème congrès rien ne garantit un climat aussi pacifié et normalisé. C’est dire qu’un rapport de forces va s’exprimer d’ici les assises du congrès au mois de décembre et ce dans un sens ou dans l’autre. Quels sont –ou quels peuvent être–, à terme, les atouts respectifs des deux groupes? Au sein du secrétariat général, Benkirane n’est plus minoritaire depuis la cooptation de quatre nouveaux membres (Mohamed El Hamdaoui, Jamâa El Mouatassim, Abdelaziz El Omari et Said Khairoun) proches de lui pour contrebalancer les dix ministres derrière El Othmani. Au sein du Parlement, il ne manque pas de relais, avec, notamment, Driss El Azami Idrissi, qu’il a imposé à la tête du groupe de députés de 125 membres. Dans la jeunesse PJD, son influence est grande et il bénéficie de son appui pour un éventuel troisième mandat.

Enfin, dans l’électorat de 2015-2016 fort de 1.600.000 voix, garde-t-il ce même capital? Certainement, d’autant plus qu’il bénéficie d’un bonus supplémentaire lié à sa victimisation par suite de son limogeage le 15 mars dernier et de son refus de se plier aux souhaits du “tahakoum”, désireux de lui imposer l’USFP. Autre atout qu’il a dans sa besace: sa communication tout à fait exceptionnelle combinant la gouaille, le populisme et une forme de récit personnel et politique.

L’atout de la communication
Avec les préparatifs des douze congrès régionaux préparatoires au congrès national, Benkirane aura la possibilité et l’opportunité de sillonner tout le Maroc, de raviver les ferveurs militantes de 2015 et 2016 et de porter un “autre” discours que celui de El Othmani et de ses ministres. Il aura ainsi beau jeu d’être critique, interpellateur, voire censeur, dépositaire, d’une certaine manière, de l’ADN du PJD, de ses valeurs et de son socle.

En face, qu’en sera-t-il? sur le plan de la communication, aucun ne peut soutenir la comparaison avec Benkirane et son charisme. Au passage, il faudrait se demander quel aurait été le score du PJD en 2011, 2015 et 2016, avec un autre leader que lui, un El Othmani, un Ramid ou un Rabbah, par exemple? Un tiers de voix et de sièges en moins, semble-t-il, même si cette évaluation fera rugir, ici et là… De plus, El Othmani et son groupe vont être pénalisés par leur statut. Membres du gouvernement, ils sont considérés comme comptables et responsables des politiques publiques même s’ils n’ont été investis que le 5 avril 2017. En décembre 2017, le jugement ne sera-t-il pas plus sévère encore? Les événements d’Al Hoceima ont privé ce cabinet d’un “état de grâce”; ils ont même tiré tout le monde –PJD et alliés- vers le bas.

Y aura-t-il d’ici la fin de l’année un regain de crédibilité? Dans l’optique du VIIIème congrès du PJD, les ministres pourront bénéficier de divers soutiens (cadres, élus, fonctionnaires) du fait des multiples ressources et allocations pouvant leur être octroyées par les différents départements ministériels. En sens contraire, le risque de non attribution d’un parrainage lors des élections de 2021 aurait été évoqué –mais c’est loin, 2021!

En tout état de cause, il y a un problème Benkirane qui connaîtra une première solution lors du congrès de décembre. S’il est réélu à la tête du PJD, il aura à coeur d’optimiser son statut et son rôle. Nul doute qu’il se mobilisera pour prôner une ligne jugée orthodoxe à ses yeux par rapport à ce qu’il considère comme les fondamentaux de la formation islamiste. Ce faisant, le cabinet El Othmani n’en sera que davantage fragilisé, le Chef du gouvernement devant par ailleurs gérer son échec de voir Benkirane reconduit. Comment tiendra alors ce parti tiraillé entre deux lignes, l’une partisane et l’autre “gouvernementale”? Pareille situation pèsera vraisemblablement sur la stabilité et la crédibilité de l’ensemble du gouvernement, déjà passablement amoindries ces trois derniers mois et paraissant installées dans ce même palier à moins d’une forte reprise en mains confortée par une accélération des réformes.

Capacité de nuisance
Pour l’heure en tout cas, la présente conjoncture liée aux évènements d’Al Hoceima paraît pousser en sens contraire, dans le sens d’une certaine crispation. Ce qui s’est passé à propos de la réunion des partis de la majorité, mardi 18 juillet 2017, nourrit de fortes incertitudes quant à la gestion d’une seule et même ligne du PJD. Lors de ce rendez-vous, présidé par El Othmani, Chef du gouvernement, et à laquelle ont participé les dirigeants des cinq autres partis de la majorité (RNI, MP, UC, USFP, PPS), une position commune a été arrêtée sur la justification de l’interdiction de la manifestation du Hirak prévue le jeudi 20 juillet 2017, sur le nécessaire respect de la législation et de l’ordre public et sur la détermination du gouvernement quant à la satisfaction des revendications des populations du Rif.

Mais le problème posé, c’est que la direction du PJD, par une voix autorisée qui a requis l’anonymat, a jugé de faire une ferme mise au point sur cette prise de position, à savoir que le PJD n’a pas été avisé de cette réunion des chefs des partis de la majorité, qu’il en a été informé par la presse, et que la seule position engageant cette formation islamiste est celle arrêtée par ses instances: le secrétariat général, le Conseil national et les deux groupes parlementaires. Abdelaziz Aftati a été, lui, plus explicite encore. Il a tenu à préciser que le communiqué du conseil national sur la situation à Al Hoceima était déjà a minima mais que le “tahakkoum” ne s’en contente pas en voulant impliquer le PJD dans la condamnation de la manifestation du 20 juillet ainsi que des revendications de la contestation. “Le PJD doit rester crédible”, a-t-il conclu.

Front du refus
Si bien que l’on peut se demander au final qui représente le PJD : est-ce El Othmani comme Chef du gouvernement ? Ou est-ce Benkirane, secrétaire général jusqu’au prochain congrès des 9 et 10 décembre ? Il y a une fracture, un bicéphalisme dont les effets ne peuvent que se prolonger et s’aggraver dans les semaines et les mois à venir.

C’est tellement vrai que Benkirane “boycotte” les réunions des chefs de l’actuelle majorité: une première fois, le 14 mai, une deuxième fois le mardi 18 juillet et sûrement celles à venir en raison d’une double prévention peut-être: ne pas siéger avec Driss Lachgar (USFP) ni sous la présidence d’El Othmani, Chef du gouvernement et président du conseil national… du même PJD. En démissionnant d’ailleurs de son mandat de député, il entend camper résolument dans le front du refus de la majorité mise sur pied le 5 avril dernier.

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