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Un boycott en cache un autre

Le mouvement du boycott a été déclenché dans des conditions mystérieuses. Qui est derrière? Pourquoi ces trois entreprises? Pour quel objectif ? L’idée d’une spontanéité de citoyens en colère n’est guère plaidable.

Difficile de prévoir quelle sera l’issue à terme de ce boycott qui dure depuis le 20 avril 2018. Ce fait social ne serat- il donc pas éphémère? Vat- il alors s’installer durablement et nourrir tel ou tel prolongement social et, partant, politique? En tous cas, une première évaluation de ce phénomène passablement inédit permet déjà de formuler un certain nombre d’observations provisoires. Quels perdants? Comment est-il né, tout d’abord, ce mouvement? Il a été déclenché dans des conditions opaques: Qui? Pourquoi trois entreprises? Et pourquoi à cette date? L’idée d’une spontanéité de citoyens en colère n’est guère plaidable ni même recevable. Il y a en effet de l’organisation dans l’air.

Paravent “légal”
Mais qui? Sans se lancer dans des conjectures fantaisistes, il est acquis que cette opération a bien été concoctée dans des cercles de la mouvance islamiste autour de l’association Al Adl Wal Ihsan, certains éléments du MUR et du PJD s’y ralliant sous un paravent «légal».
D’autres, éligibles au spectre de la gauche radicale plurielle d’ailleurs (AMDH, PADS, Annahj Addimocrati et PSU) ont soutenu cette action, n’hésitant pas à surfer sur une vague aussi contestataire participant d’une sorte de «front au refus» dont la base électorale et politique reste obstinément marginale. Des déçus du PJD ont rejoint ce choeur contestataire ainsi que des couches moyennes subissant de plein fouet le renchérissement du coût de la vie et bien critiques à l’endroit des inégalités aggravées. Le ciblage des marques boycottées n’est pas inintéressant: Afriquia de Aziz Akhannouch, Sidi Ali de la famille Bensalah, et Centrale Danone, une société française.

Ce boycott est devenu très rapidement viral grâce aux réseaux sociaux; il a enflé; il s’est consolidé aussi; il est ainsi devenu un problème national de dimension économique et politique. Comment le résoudre? C’est la première tâche du gouvernement. Force est d’observer à cet égard que le cafouillage a été total. Au Parlement, le ministre RNI de l’Economie et des Finances, Mohamed Boussaid, qualifie les boycotteurs d’«étourdis ». Un mot bien malheureux.

Allégations mensongères
Les réseaux sociaux s’enflamment et se mobilisent. Suit le ministre PJD des Affaires générales, Lahcen Daoudi, qui met en garde, de son côté, sur les conséquences sociales et économiques du boycott visant une société française, Centrale Danone, qui peut être poussée à fermer. Le rejoint un autre membre PJD du gouvernement, Mustapha El Khalfi, qui met en cause des allégations mensongères relevant de la pratique illégale et non de la liberté d’expression; il ajoute une révision de la loi actuelle pour réprimer les fake news.

Le chef de l’Exécutif, Saâd Eddine El Othmani, enfourche le même argumentaire et brandit les mêmes menaces. Changement de périmètre: les mêmes officiels avec un autre ministre, Mohamed Yatim –qui avait fait rugir les réseaux sociaux avec «Je suis ministre pas un citoyen de la rue»– présentent de plates excuses. Et d’invoquer qu’ils n’ont d’autre souci que le pouvoir d’achat des citoyens … Le débat déborde au parlement avec la présentation du rapport de la commission d’enquête sur les hydrocarbures présidée par le député PJD, Abdallah Bouanou. Un rapport, deux rapports? Des passages auraient été expurgés à la demande des parlementaires RNI. La polémique enfle et se durcit. Ce n’est que le mardi 29 mai que le gouvernement se résout à fixer les marges bénéficiaires des compagnies de distribution pétrolières. De bien mauvaises semaines pour le gouvernement El Othmani! Il a observé le mutisme le plus total du 20 avril au 1er mai; puis il s’est engagé dans la mise en cause des boycotteurs jusqu’à des poursuites pénales; il a ajouté une couche avec des excuses et il se trouve en rase campagne.

A-t-il été réactif et à la hauteur? Non. Pas de quoi donc crédibiliser un Exécutif déjà à la peine depuis sa nomination voici treize mois pour des raisons cumulatives connues (Al Hoceima, Jerada, renvoi de quatre ministres en octobre 2017…). Au reste, la solidarité de ses composantes a été mise à mal. Dirigeant du PPS, Mohamed Nabil Benabdallah, qualifie le boycott de hirak social. Le MP, lui, demeure sur la réserve; l’UC de Mohamed Sajid aussi.

Les ministres RNI se font très discrets du fait de l’embarras de la situation et de la mise sur sellette de leur président, Aziz Akhannouch, patron de la compagnie Afriquia. Lors de deux conseils de gouvernement, des éclats entre eux et leurs collègues PJD illustrent cette détérioration du climat au sein de la majorité. Ce qui emporte plusieurs conséquences politiques: M. El Othmani arrivera-t-il à préserver une unité déjà bien fragile depuis le départ? Il s’est prononcé finalement en faveur des boycotteurs en déclarant que c’était là «un cri de souffrance d’une partie de la classe moyenne».

Conséquences politiques
Constat tardif qui témoigne du fait que son cabinet était bien décalé par rapport aux conditions de vie des citoyens. Sur toute cette ligne institutionnelle (chef de l’Exécutif, gouvernement, majorité, parlement), il n’y a que des perdants… Dans ce même chapitre, les syndicats n’ont guère tiré quelque avantage de cette contestation sociale. Ils sont restés dans le format de leur cahier de revendications traditionnelles (SMIG, salaires des fonctionnaires, allocations familiales, libertés syndicales…). Au reste, le très faible taux d’encadrement du monde du travail, de l’ordre de 4% au plus selon une enquête du HCP, illustre l’étroitesse de leurs bases au sein de la population active. Là encore, les syndicats se sont trouvés décalés et dépassés par un mouvement social d’une grande ampleur.

Capacité réformatrice
Pareille situation a également pesé sur le climat d’affaires et d’environnement. Comment crédibiliser l’attractivité du Maroc auprès des opérateurs et des investisseurs, locaux et étrangers, alors que la vie nationale est dominée depuis six semaines par le boycott de produits de grande consommation et donc de forte visibilité? Si le boycott avait par exemple frappé le saumon norvégien ou la marmelade anglaise, c’eût été du domaine de l’anecdote!

Déjà que le monde des affaires s’interrogeait sur la capacité réformatrice du gouvernement depuis son installation, voilà qu’il n’arrive pas à faire face à un phénomène de résistance passive d’une telle ampleur et dont d’ailleurs personne ne voit la fin dans les jours, voire les semaines à venir. La fuite des capitaux déjà en forte progression en 2017 ne peut que se poursuivre; les retraits d’argent dans les banques, plus importants que d’ordinaire, ont été aussi signalés; des projets sont mis en mode veille –l’attentisme le dispute à l’inquiétude d’autant que le boycott peut déborder et viser des produits artistiques, culturels ou autres. Le festival Mawazine fait déjà l’objet d’un appel au boycott. Enfin, au plan social, des conséquences se font sentir. Centrale Danone a ainsi décidé de réduire ses achats de 30% auprès des coopératives agricoles et de mettre fin au contrat de 886 intérimaires. Un effet qui va évidemment se faire sentir dans le monde des 120.000 producteurs dans les régions concernées.

Le boycott traduit des attentes: une baisse rapide et progressive des produits, une politique de réglementation des prix couvrant une large gamme des achats des consommateurs. De quoi interpeller le gouvernement et toutes les politiques publiques mais aussi les grandes entreprises. Cellesci doivent davantage veiller à leur image, se préoccuper du retour dans les réseaux sociaux et ne plus ignorer le consommateur, jugé jusqu’à présent comme taillable et corvéable à l’envi. Ce que l’on peut dire aussi, c’est que le boycott a consacré l’échec de la communication de crise et ce chez tous les acteurs: gouvernement, sociétés visées… Quand un directeur de Centrale Danone traite les boycotteurs de «traîtres» et que des ministres les menacent des foudres d’une loi répressive dédiée au boycott, c’est un désastre en termes de communication.

Échec de la communication
C’est sur la base de ces éléments –là que l’opposition aurait pu reprendre la main, enfoncer le clou, et donner une forte visibilité au réquisitoire qu’elle dresse à l’endroit de ce cabinet. Est-ce le cas ? Le PAM n’arrive pas à se faire entendre, miné par ses luttes intestines, des ambitions déclarées ou non, et surtout la crise de leadership qu’il connaît depuis son échec au scrutin législatif de novembre 2016 et plus particulièrement la démission de son secrétaire général, Ilyas El Omari, en août 2017. Tout autre est le cas de figure du parti de l’Istiqlal, dirigé par Nizar Baraka qui a succédé à Hamid Chabat au début d’octobre 2017.

Satisfaire les besoins
Dans ce remue-ménage contestataire, qui gagne? Les boycotteurs, évidemment. Le boycott a, dès le départ, changé de nature et de dimension; il s’est transformé en un vaste mouvement de protestation sociale, localisé davantage dans le monde urbain, plus conscient des inégalités accentuées et de la nécessité de satisfaire des attentes et des besoins. C’est là un potentiel qui existait déjà mais qui ne se mobilisait pas vraiment au niveau national en tout cas sur la question du pouvoir d’achat.

Il a trouvé dans le constat sévère du modèle de développement dressé par le Roi lui-même, dans son discours du 13 octobre 2017, devant le Parlement, des motifs légitimes de réagir. La contestation sociale n’est plus régionale (Al Hoceima) ou locale (Jerada): elle est horizontale, nationale et elle met en branle toute la société. Sa capacité d’alerte. Et de mobilisation.

Dans les formes d’action, nul doute que ce boycott marque une césure avec un «avant» et un «après». Un décalage voire une coupure entre l’«institutionnel », gestionnaire, préservant son statut et les intérêts de ses structures et de leurs membres et une dynamique sociale où s’affirme une nouvelle citoyenneté revendicative attachée à un partage plus équitable des efforts et des fruits du développement.

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