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TGV: gagner du temps, pour quoi faire?

Abdellatif Mansour

Abdellatif Mansour

“Et j’entends siffler  le train”,  dit la chanson.  Le train dont  nous avons  fait la commande à la France, on  entend à peine son sifflement  au contact de l’air qu’il déchire;  mais sans vraiment le voir. On est  aussi frustré que les vaches qui  n’avaient que le retard du train  ordinaire pour régler leur horloge  biologique. Normal, c’est le TGV.  Il est fait pour être à peine perçu.  Une silhouette furtive; du supersonique  sur rails.

Le projet est en marche. C’est la  société française Alsthom, un des  leaders mondiaux des infrastructures  d’énergie et de transport  ferroviaire, qui s’en occupe pour  nous, au terme d’un marché  juteux de gré-à-gré. Lancé en  2007 sous le mandat présidentiel  de Nicolas Sarkozy, c’est avec  l’actuel président, François Hollande,  que le TGV sera peut-être  fin prêt pour une mise en service  plusieurs fois reportée et finalement  fixée au premier semestre  2018. L’avancement des travaux  était d’ailleurs au programme de  la visite du président français au  Maroc, les 19 et 20 septembre  2015.

Notre TGV reliera Casablanca à  Tanger en 2h10, au lieu de 4h45  actuellement; et Rabat à Tanger  en 1h20, contre 3h55. Il nous  permettra donc de gagner du  temps. Mais pour faire quoi de ces précieuses minutes chèrement  grignotées, se demande-t-on avec  une pointe d’inquiétude par rapport  à cette avance qui bouscule notre  rapport au temps.

Dire que le temps gagné, c’est  peut-être pour rien, serait aller en  besogne encore plus vite que le  TGV; mais c’est certainement pour  pas grand chose. Car le temps, nous  nous le donnons à profusion et sans  compter. Pour s’en convaincre, il n’y  a qu’à faire un balayage du regard sur les terrasses des cafés, où la  fréquentation semble être à l’heure  de pause à longueur de journée.  Au rythme des fêtes nationales et  religieuses, des grands et petits  ponts, les jours fériés le disputent  âprement aux jours ouvrables.  Le chômage endémique aidant,  nous ne sommes pas un peuple  pressé et nous n’avons aucune raison  de l’être.

Le poids de l’économique s’additionne  ainsi à ce qui pourrait être  un trait de culture. Heureux, tout de  même, d’échapper au déterminisme climatique de Jean-Jacques  Rousseau, pour qui le primat  du climat prévaut sur celui de  l’économie. Autrement dit, plus  on va sous des latitudes ensoleillées,  plus on fonctionne à  l’économie, donc moins vite.  Un proverbe marocain nous  enseigne que “les gens pressés  sont morts”. Dans cet état d’esprit,  un TGV est une révolution  culturelle. Reste à savoir si nous  en avons les moyens.

Le Maroc, nous dit-on, sera le  premier pays africain et arabe à  disposer de ce tube métallique  qui glisse plus vite que son  ombre. Un satisfecit qui caresse  notre égo national dans le sens  du poil. Sur le plan pratique,  le TGV créera de l’emploi et  modernisera notre réseau ferroviaire  grâce à un transfert de  technologie.

Soit, mais à quel prix et au  détriment de quoi? Le coût  de cette acquisition de pointe  qui devrait nous propulser au  devant d’une vitrine de modernité,  genre m’as-tu-vu, a fait  grincer des dents. Il a même  suscité la création d’une association  opposée au projet sous  le nom de “Stop TGV”. Car avec  deux milliards d’euros, nous  aurions eu beaucoup à faire  pour endiguer des poches où  les conditions de vie sont d’un  autre temps, mais que les passagers  du TGV n’ont pas le temps  de voir.

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