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SAUVE QUI PEUT !

Saâd Eddine El Othmani et Miriem Bensalah-Chaqroun

LE MAROC AU BORD DE LA FAILLITE

Les dépôts de bilan des entreprises et la hausse du chômage prennent des proportions alarmantes.

Sale temps pour l’entreprise privée de toutes tailles, particulièrement pour les PME. Les chiffres de la société de Inforisk sont hallucinants de par leur résonance numérique. Pour Inforisk, 8.088 entreprises marocaines ont officiellement fait faillite durant l’année 2017, en hausse de 8,5% par rapport à 2016. Et dans son Indice global des défaillances, la société d’assurance- crédit internationale Euler Hermes révèle que le Maroc figure sur la liste des pays qui enregistreront les plus fortes hausses de défaillances en 2018 (une hausse prévue de 8%).

«Attention à l’effet domino!», prévient Ludovic Subran, chef économiste d’Euler Hermes. Le cas la Samir est très édifiant pour parler justement de cet effet domino, dans ce sens où les grandes entreprises contribuent directement et indirectement à la défaillance d’entreprises plus petites, en étalant sur plusieurs mois, voire plus d’un an, les paiements qu’elles leur doivent. Le cas de la Samir est encore une fois édifiant pour parler d’un laisser-aller de la part des responsables dont les conséquences économiques et sociales fâcheuses s’étalent sur une longue période après la destruction de l’empire protégé.

Quand l’immobilier va mal
On n’en finit pas de parler de la Samir, actuellement en phase de liquidation judiciaire. Le raffineur et ses filiales dans les domaines de la logistique, la distribution, l’ingénierie, la formation et les GPL (ACAFE, SDCC, TSPP, AfricBitumes, SalamGaz, Somas et PSI Engeneering SA) ne coulent pas seuls. Ils entraînent une série de petites et moyennes entreprises vers la faillite.

En cessant de payer leurs fournisseurs, nombre de sociétés ont déposé le bilan en 2015 et d’autres ont eu recours au tribunal de commerce pour une procédure de redressement judiciaire en vue de trouver une solution de paiement des fournisseurs, sans laquelle elles iront droit vers la faillite. Pourquoi autant de faillites? Pour les économistes, le taux de mortalité des entreprises est à prendre avec des pincettes. Il faut d’abord le comparer avec le taux de natalité (naissance de nouvelles entreprises) durant la même période et ensuite prendre en considération que 70% des PME nouvellement créées meurent dans les 5 premières années. Mais une chose est sûre: le taux de faillites est nettement supérieur à celui des naissances au Maroc. C’est dire que l’inquiétude a lieu d’être. Deux grands secteurs en sont les plus touchés: l’immobilier et la distribution.

Bien entendu, quand l’immobilier va, tout va. Et quand il s’enrhume, c’est toute l’économie qui tombe malade car plusieurs secteurs annexes dépendent de cette locomotive de l’économie: matériaux de construction, sidérurgie, bois, ciments… Et cela fait quatre ans que ce secteur bat de l’aile. La fédération du BTP et la fédération des promoteurs immobiliers s’en sont plaints auprès du gouvernement pour obtenir des avantages et des aides pour relancer l’investissement: assiette foncière, autorisation de construire des R+6 ou R+7 dans le cadre de logements moyen standing… Mais, dans ce cas précis, la CGEM, n’a pas mis tout son poids pour arracher ces avantages.

Dans la distribution, c’est la loi de la jungle. Les grands mangent les petits. Les grands, ce sont les enseignes de la grande distribution qui tuent leurs fournisseurs, des petites entreprises, en allongeant à volonté les délais de paiement. C’est ce qui a permis de faire naître au sein même de cette confédération un courant de mécontents accusant Mme Meriem Bensalah d’avoir négligé la petite et la moyenne entreprise (PME) au profit des grandes entreprises qui ont le dernier mot dans le conseil d’administration. En tout état de cause, les faits sont têtus et les chiffres attestent d’une crise dans le monde privé des affaires. Mais cela ne semble pas inquiéter Mme Bensalah au point de faire une sortie médiatique, ne serait-ce que pour donner une version analytique des chiffres avancés par les spécialistes de l’assurance-crédit.

La PME négligée
Aujourd’hui, la patronne de la CGEM s’apprête à quitter le navire après deux mandats successifs. Mais quel bilan lui attribuer avec des chiffres aussi alarmants? Le 16 mai 2012, étant la première femme patronne des patrons, Miriem Bensalah- Chaqroun, une des riches héritiers du conglomérat Bensalah, derrière son charme était caché un style de management directif et autocrate, un peu à l’image de Moulay Hafid Elalamy, quoique les deux patrons ont deux personnalités différentes. Miriem Bensalah commence son mandat par un gros malentendu né de sa décision de publier les résultats d’une étude critique à l’encontre de la stratégie industrielle à une semaine des Assises de l’Industrie, présidées par le Roi. Moulay Hafid Elalamy ne lui pardonnera pas cet «excès de zèle» au moment inopportun car il s’est vu visé par ce geste.

Ce pas mal calculé lui coûtera des relations un peu tendues avec nombre de fédérations, notamment de l’automobile et l’aéronautique, qui avaient besoin de gagner la confiance et l’appui de leur ancien «collègue» devenu ministre de l’Industrie. D’ailleurs, on reproche à Mme Bensalah le fait de se concerter peu en ce qui concerne certaines décisions stratégiques. Mais il faut rendre à César ce qui lui appartient. Car sous son mandat, il fallait que la patronne des patrons compose avec un gouvernement islamiste dirigé par Abdelilah Benkirane. Chose qu’elle a su gérer admirablement puisqu’elle s’est concertée avec l’ex-chef du gouvernement sur une pratique inédite et qui annonce une rupture avec les us et coutumes de la confédération. Les deux responsables ont convenu en effet de mettre sur pied des groupes thématiques composés de représentants des départements concernés et d’un représentant du chef du gouvernement et de la CGEM pour régler plus vite les problèmes de chaque secteur. Il est vrai que certains secteurs ont fait des bonds en avant, mais d’autres, notamment ceux liés à la petite industrie, employant des petites et moyennes entreprises, ont été laissés pour compte face à la contrebande et à la lourdeur des procédures judiciaires, à la merci des grandes entreprises en ce qui concerne le paiement…

Les grandes entreprises privilégiées
Elle a aussi marqué ses deux mandats par une présence et une proximité inhabituelle dans tous les périples du Roi à l’étranger, notamment en Afrique. Mais c’était les grandes entreprises qui l’accompagnaient, jamais les petites. Mais, tout compte fait, le rôle de contre-pouvoir de la CGEM face au gouvernement et particulièrement au ministère des Finances, dirigé par Mohamed Boussaïd, devait s’accompagner d’un rôle de dynamiseur de la machine économique en consentant, en contrepartie d’incitations et de concessions gouvernementales, des investissements pourvoyeurs d’emplois. Or, et c’est là où le bât blesse, ces dernières années ont été décevantes en termes de dynamique d’investissements. Les opérateurs économiques, du moins ceux d’entre eux qui investissent encore, concentrent leurs investissements dans l’axe Casablanca-Kenitra. L’argent fuit là où le risque s’installe.

Le gros problème au Maroc, estiment certains observateurs, c’est que le patronat veut pouvoir licencier plus facilement, une baisse des charges, ne pas augmenter les salariés, sans prendre de risques et sans créer assez d’emplois. Ce contre-pouvoir n’a pas joué en tout cas en faveur des PME, en proie à la lourdeur des procédures judiciaires, autre cause directe, aux côtés des retards de paiement, derrière la faillite des entreprises. Pour la CGEM, c’est une ligne rouge à ne pas franchir car en aucune fois, l’on a vu dans le cahier blanc des revendications de la CGEM, un appel à activer la machine judiciaire. Reste le financement bancaire, autre difficulté dont souffrent les petites et les moyennes entreprises. Là aussi, siégeant au sein du conseil d’administration, les banques n’ont jamais été vraiment inquiétées par le patronat. Des déclarations ci et là de responsables ou de patrons s’élevant contre la frilosité des banques. Mais pas de suite. Les banques ne prennent pas de risque.

Frilosité des banques
Et elles viennent d’être confortées par la décision de Bank Al Maghrib de provisionner même les crédits sains et de diminuer les crédits douteux pour élever le ratio risque, au grand dam des PME. Et quand il s’agit de grandes entreprises, le ratio risque est laissé de côté. C’est le cas de la Samir. Plusieurs milliards de dirhams ont été octroyés par les banques. Contre quelle garantie? Ces mêmes milliards auraient pu servir à financer 10.000 PME avec tout ce que cela engendre comme créations d’emplois.

Et le gouvernement dans tout cela? Les yeux sont rivés vers le ciel pour calculer si la campagne agricole, véritable indicateur de croissance économique, sera bonne. Pire, le gouvernement a charcuté le budget de l’investissement public dont profitent, directement ou indirectement, les PME dans plusieurs secteurs: immobilier, travaux publics, nouvelles technologies… Le gouvernement se positionne comme observateur et ne réagit que lorsqu’une tendance inquiétante devient une affaire d’opinion publique.

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