Dépêche
Accueil » Société » Saïd Chaou, le Pablo Escobar d’Al Hoceima

Saïd Chaou, le Pablo Escobar d’Al Hoceima

Si Saïd Chaou ne se sent pas marocain, pourquoi alors avoir servi dans l’institution parlementaire?

Le trafiquant de drogue qui voulait gouverner le Rif

Exilé aux Pays bas, l’ancien député rifain, est décidé, en faisant appel à ses importants moyens financiers, à faire basculer la région dans le feu et le sang.

En 2015, dans sa chronique “Sur le vif” dans le mensuel Zamane, l’ancien porte-parole du Palais royal, Hassan Aourid, prévenait déjà de “trafiquants de drogue notoires” qui, à partir des Pays-Bas, se faisaient “les chantres de ‘l’irrédentisme’ du Rif de Hollande.” Principal visé? L’ancien député du Parti authenticité et modernité (PAM) Said Chaou, installé depuis 2009 en Europe du Nord après avoir fui le Maroc où il est recherché pour trafic de drogue.

Ce dernier venait quelques mois plus tôt de fonder dans la ville de Rosendael le Mouvement du 18-Septembre pour l’indépendance du Rif, une organisation séparatiste rifaine dont le nom renvoie à la date de proclamation, en 1921, de la République du Rif par le résistant Mohammed ben Abdelkrim El Khattabi. Deux ans plus tard, le nom de M. Chaou se retrouve sur toutes les lèvres puisque le Mouvement du 18-Septembre, entre autres, est accusé de “travailler” la Mouvance populaire du Rif, le mouvement d’indignés rifain né en octobre 2016 après la mort accidentelle d’un poissonnier de la région (lire n°1184, du 4 au 10 novembre 2016).

Dans le détail, la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST), chargée du renseignement intérieur, avait soutenu dans une analyse confidentielle révélée en avril 2017 par l’hebdomadaire français Jeune Afrique que le Mouvement du 18-Septembre aurait joué un rôle important dans les affrontements, en mars 2017 dans les villes de Beni Bouayach et d’Imzouren, entre manifestants et forces de l’ordre et lors de la “marche des linceuls” organisée deux semaines plus tard dans la ville d’Al Hoceima. Le Mouvement du 18-Septembre aurait ainsi procédé à la distribution de banderoles, de gilets fluorescents et de portraits de M. El Khattabi.

Trafiquant de drogue notoire
En avril 2017, le jour même où le ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, se rendait sur instructions du roi Mohammed VI à Al Hoceima pour rencontrer les instances élues, les services extérieurs et la société civile de la ville et de la province éponyme, des membres du Mouvement du 18-Septembre auraient en outre participé à une réunion de la Mouvance populaire. “Objectif: inciter (…) à décréter la désobéissance civile”, rapportait Jeune Afrique. Sans directement nommer le Mouvement du 18-Septembre, les partis politiques de la coalition au gouvernement reprenaient à leur compte quelques semaines plus tard, mi-mai 2017, l’analyse de la DGST, en soulignant “que le Maroc ne peut tolérer l’atteinte à ses constantes nationales et à ses valeurs sacrées.” Ils faisaient état, au passage, d’une présumée “instrumentalisation des revendications des habitants de la province d’Al Hoceima (où la Mouvance populaire est le plus active) de façon à nuire à l’intégrité territoriale du Royaume et à promouvoir des idées destructives qui sèment la zizanie dans la région.”

La Mouvance populaire rejetait, dans sa première réaction, ces accusations. Profitant d’un meeting organisé à Beni Bouayach, deux jours après la visite de M. Laftit à Al Hoceima, à l’occasion de la libération du prisonnier politique rifain Mohamed Jelloul, M. Zafzafi clamait que s’il venait à être prouvé que la mouvance avait bénéficié d’un quelconque soutien matériel de l’étranger, il était disposé à “se jeter du plus haut sommet des montagnes du Rif”. Face au juge d’instruction, le 6 juin 2017, à la cour d’appel de la ville de Casablanca, le leader rifain réitérait que le séparatisme ne lui avait jamais traversé l’esprit. “J’éloignais toute personne ou organisme dans lesquels je sentais un soutien au séparatisme, ce qui a été le cas du Mouvement du 18-Septembre”, a-t-il affirmé.

C’est que le mouvement de M. Chaou a, tout au long des précédents mois, fait des mains et des pieds pour que la Mouvance populaire inclue la revendication séparatiste dans son cahier. Ainsi, l’ancien député a, à plusieurs reprises, tenté de joindre les activistes de la mouvance; mais ses approches furent à chaque fois balayées d’un revers de la main. À cet égard, l’initiative de M. Chaou de soumettre le 6 juin 2017 un mémorandum à l’attention du secrétaire général de l’Organisation des Nations unies (ONU), Antonio Guterres, au sujet de la situation dans le Rif a été condamnée par la Mouvance populaire: il faut dire qu’il y parle d’“assauts menés par les forces coloniales marocaines contre le peuple rifain”. Une phraséologie que ne cautionne aucunement la mouvance.

“Comportements antidémocratiques”
“C’est uniquement un coup de pub, croit savoir le militant associatif rifain Chakib Alkhayari, qui en raison de son engagement contre le séparatisme a plusieurs fois eu maille à partir avec le Mouvement du 18-Septembre. En vérité, M. Chaou ne représente personne. Son mouvement n’a d’ailleurs jamais compté plus de sept personnes.”

Aujourd’hui, le Mouvement du 18-Septembre ne compterait même plus que trois personnes, à savoir M. Chaou lui-même et les activistes berbères Fikri El Azrak, originaire du même village de Mnoud, dans la province d’Al Hoceima, et Rachid Oufkir, chargé du journal électronique Tabrat et à ce titre aussi des relations avec les médias. Les autres activistes ont entre-temps plié bagage après s’être rendu compte que l’ancien député était moins intéressé par la défense d’une “cause” que de servir ses intérêts et son prestige personnel.

Ainsi, trois mois à peine après la fondation du Mouvement du 18-Septembre en 2014, l’artiste peintre Ridouan Asouik, promis à l’époque à être un des leaders du mouvement, se plaignait des “comportements antidémocratiques” de M. Chaou, dont il devenait de plus en plus évident que l’initiative visait à faire pression sur l’État marocain afin que celui-ci abandonne les charges à son encontre.

“S’il ne se sent pas Marocain, pourquoi alors avoir servi dans l’institution qui représente le plus le peuple marocain, à savoir le parlement?”, se demande, ironique, un proche témoin à propos du personnage.

D’autres sources nous font par ailleurs part du côté aigri de M. Chaou, qui au moment où il était rentré au Maroc en 2002 après quelque dix-sept ans d’exil volontaire aux Pays-Bas, ambitionnait de devenir une personnalité politique en vue, à l’instar de Pablo Escobar, le célèbre narcotrafiquant colombien devenu lui aussi député et qui rêvait d’enlever un jour la magistrature suprême de son pays.

A cet égard, l’intéressé jalouserait l’actuel secrétaire général du PAM, Ilyas Elomari, dont il n’est autre que le cousin. Il sortira, ainsi, en 2015, un faux document faisant mention de celui qui fut également pendant longtemps son meilleur ami comme étant un agent de la DGST.

“Les inimitiés entre les deux hommes remontent à loin, nous explique une source. En fait, M. Chaou n’a jamais accepté que ce soit son cousin, et non lui, qui montait. Dans le Rif, les gens sont depuis longtemps au courant de leur rivalité.”

Pour concurrencer M. Elomari, M. Chaou s’aventurera même jusque sur le terrain du football: après que le premier ait été élu président du Chabab Al Hoceima, le député de l’époque mettra son grappin sur l’autre club fanion de la ville rifaine, le Raja, dans lequel il investira des sommes mirobolantes, qui lui permettront d’accéder à la deuxième division, donnant ainsi lieu à un très disputé derby.

Le second exil
“A un moment, il s’est cru invincible, ajoute une autre source. Comme il ne rechignait pas à mettre ses billes dans différents projets, en usant de l’énorme cassette qu’il disait avoir acquise à travers ses investissements dans des coffee shops aux Pays-Bas (des cafés qui proposent de consommer légalement du cannabis, ndlr), les autorités ne s’étaient pas vraiment rendu compte qu’il était en train d’utiliser son pouvoir pour faire fructifier ses affaires dans le domaine de la drogue.” M. Chaou était ainsi, en même temps, une des figures de proue du cartel de Najib Zaïmi, qui sera en 2012 condamné à mort pour ses activités de trafiquant.

Et c’est justement cette affaire qui sera derrière le second exil, celui-ci semble-t-il définitif, de M. Chaou. Ainsi, en 2010, M. Zaïmi torture un de ses cousins, qui était en même temps un de ses associés, jusqu’à la mort puis l’enterre clandestinement dans une ferme qu’il possédait dans le village de Bouarg, dans la province de Nador.

Ledit cousin était en fait en charge du trafic de haschisch vers l’Europe et avait refusé de rendre l’argent engrangé, dont 75% revenaient pour l’anecdote au député. Par la suite, l’ensemble du cartel de M. Zaïmi sera démantelé. Ainsi, des stocks de drogue destinés à être écoulés ainsi que des liasses de billets et des armes seront saisis dans vingt-quatre endroits en Espagne et aux Pays-Bas, où le réseau était le plus actif. Quelque 38 personnes seront au total condamnées à des peines allant jusqu’à 20 ans d’emprisonnement ferme pour des délits comme “trafic illicite de drogue à l’échelle internationale”, “constitution d’une organisation criminelle” et “évasion fiscale”. M. Chaou, qui avait eu la chance de se trouver au moment des arrestations à Rosendael, où sa femme et ses enfants étaient toujours restés, ne rentrera plus jamais.

Organisation criminelle
Il purgera toutefois quatre mois de prison ferme aux Pays-Bas en 2015 après qu’il se soit avéré que ses coffee shops écoulaient plus que les 500g de cannabis autorisés chaque jour par la loi. Pendant leur perquisition, les autorités locales saisiront ainsi au domicile de M. Chaou une luxueuse voiture de marque Bentley et trouveront dans sa salle de bain des robinets entièrement faits en or. L’ancien député s’était, depuis, tenu à carreau. La Mouvance populaire sera toutefois pour lui l’occasion d’essayer de revenir au premier plan. Pour l’instant, c’est sans succès. La population du Rif le rejette en masse.

M. Chaou est cependant décidé, en faisant appel à ses importants moyens financiers, à faire basculer la région dans le feu et le sang. “Lorsque les voies pacifiques et efficaces se trouvent fermées devant l’envie de changement, la violence politique devient l’un des moyens, et peut-être le seul moyen, pour le changement politique et social”, écrivait-il ainsi en 2014 sur son mur sur le site web Facebook. Les Rifains devront, de fait, veiller au grain pour que M. Chaou ne puisse pas récupérer leur mouvance.

NEWSLETTER MAROC HEBDO.

Entrez votre adresse e-mail

S'abonner à  la Newsletter !