Dépêche
Accueil » Politique » Saâd Eddine El Othmani sur la sellette

Saâd Eddine El Othmani sur la sellette

Le gouvernement peut-il encore tenir?

La situation du Chef du gouvernement est, pour le moins, singulière. Maladroit au départ, il n’a pas retrouvé de repères par la suite. Observant soit le mutisme puis pratiquement la langue de bois, était-il convaincant et audible? Voire.

Difficile, ces temps-ci, de parler d’alignement des planètes au profit du gouvernement nommé le 5 avril 2017. Bien au contraire: tout se complique. Plus encore, l’on ne voit pas très bien comment Saâd Eddine El Othmani arrivera à surmonter cette passe difficile.

On prête à l’ancien président français Jacques Chirac cette formule: “Les emm…, ça vole en escadrille”. Il y a de quoi dans notre agenda actuel. Qu’on en juge. Et, d’abord, ce dossier délicat d’Al Hoceima: comment le traiter? Dans un premier temps, ce fut une maladresse extrême. A l’issue d’une réunion des chefs de la majorité, le 10 mai –un dimanche!…– voilà qu’un communiqué conjoint condamne les manifestations; il est suivi d’accusations de “séparatisme”. La contestation dans le Rif se remobilise et se radicalise même alors qu’elle avait gardé depuis des mois un caractère pacifiste.

Nul doute que S.M. Mohammed VI a suivi avec une attention particulière cette évolution. Il a ainsi fait part de son état d’esprit à cet égard lors de la visite du président français, Emmanuel Macron, le 14 juin, à Rabat. Le locataire de l’Élysée a ainsi exprimé la “déception, le mécontentement et la préoccupation” du Souverain.

Une dizaine de jours plus tard, le 25 juin, se tient un Conseil des ministres présidé par le Roi, lequel donne de fermes directives: élaboration d’un rapport dans les meilleurs délais pour identifier les blocages et les dysfonctionnements intervenus dans le programme dédié à Al Hoceima, le 17 octobre 2015, signé devant lui, à Tanger; accélération des procédures d’application des conventions des projets et des chantiers retenus. Un blâme pour le cabinet en place!

Comment s’est organisé ensuite le travail gouvernemental? Des ministres se rendent de nouveau sur place. Celui de l’Agriculture, de la pêche maritime et des eaux et forêts, Aziz Akhannouch, y séjourne pratiquement une semaine. Il annonce, notamment, un plan spécifique de reforetation de 10.000 arbres fruitiers ainsi que d’autres projets, dont celui d’une unité industrielle de poissonnerie. D’autres membres du gouvernement font état de mesures diverses de création d’emploi. Mohamed Sajid s’emploie, lui, à sauver la saison touristique menacée par le climat politique dans la région, surtout que les affrontements se sont désormais déplacés des zones urbaines –et surtout de certains quartiers ou villages– vers les plages…

Défaillance du gouvernement
Tout cela crée une certaine fébrilité qui n’est pas forcément bonne conseillère. Aussi, la sortie publique de Abbès Jirari, dans le quotidien arabophone Assabah, n’a pas contribué à clarifier la présente conjoncture, tant s’en faut. Conseiller du Roi depuis 2000, il n’avait pratiquement jamais risqué une telle incursion dans le domaine politique, particulièrement sensible en l’occurrence. Homme de culture, le voilà qui aborde aussi –et frontalement– les données pesant sur les événements d’Al Hoceima. L’on a droit à une forte censure et même à une charge contre le gouvernement défaillant dans ses responsabilités, les élus et les partis cloués sans nuance au pilori, et même les associations et autres acteurs. Poussant plus loin, il considère qu’il est “dangereux” d’attendre et de solliciter une décision royale, le Souverain n’ayant pas à substituer l’échec de toutes ces parties prenantes pleinement responsables de cette situation.

Polarisation émotionnelle
A n’en pas douter, ce conseiller ne s’est livré à une telle saillie publique qu’en étant autorisé à le faire… C’est un message que l’on a voulu réitérer et il prolonge d’ailleurs la sévérité de l’appréciation royale lors du dernier Conseil des ministres. Que faut-il en déduire? Que l’état de disgrâce du gouvernement actuel est établi et qu’il ne s’est pas atténué; et qu’il faudra bien, le moment venu, que la mise en cause des responsabilités soit clairement identifiée. Dans cette même ligne, comment ne pas retenir une autre prise de position: celle de Hassan Aourid. Ex-porte-parole du Palais, ex-wali de Meknès, il a aussi tenu à souligner que, dans cette affaire, ce sont des décisions royales, actées dans une bonne dizaine de conventions, qui n’ont pas été finalement appliquées. Pourquoi? Par suite de la défaillance du gouvernement.

Mais pour quelles raisons en est-on arrivé là? A propos des événements d’Al Hoceima, que dire qui ne soit pas admis? L’année fortement électorale –septembre 2016 pour les communales et les régionales puis octobre pour les législatives– a pesé dans ce sens, c’est-à-dire l’immobilisme. Le PAM explique que le “gel” du programme Al Hoceima est dû à des préoccupations électoralistes et politiciennes de Abdelilah Benkirane, alors Chef du gouvernement. Il n’aurait pas voulu que la formation de Ilyas el Omari puisse profiter du lancement des projets socio-économiques prévus.

Qu’en est-il au vrai? C’est qu’en effet des dizaines d’autres conventions -de portée variable– ont été également signées par des programmes dans différentes villes du Royaume. Ont-elles connu à ce jour un meilleur sort? Qui peut le soutenir? La particularité d’Al Hoceima, c’est la polarisation, au départ émotionnelle, qui s’est faite, le 29 octobre 2016, avec le décès tragique du poissonnier Mohcine Fikri.

En tout cas, le fait est là aujourd’hui: c’est le procès des politiques publiques. Reste à en préciser les suites. Absoudre les responsables d’Al Hoceima? Il peut difficilement en être question: la volonté royale paraît fortement tournée vers des sanctions. Dans la dizaine de jours qui viennent, sera remis au Roi le rapport de la commission d’enquête ad hoc chargée de ce dossier d’Al Hoceima. Composée de deux inspecteurs généraux des ministères de l’Intérieur et des Finances, a-t-elle pu faire son travail dans des conditions satisfaisantes? Sera-t-elle objective lorsqu’elle abordera l’action de ces deux départements?

Quant au Chef du gouvernement, sa situation est pour le moins singulière. Maladroit au départ –avec la réunion du 10 mai, puis son intervention devant la Chambre des conseillers en imputant au PAM la responsabilité de la non-application des conventions d’octobre 2015– il n’a pas retrouvé de repères par la suite. Observant soit le mutisme –comme s’il était hors-champ– puis pratiquement la langue de bois, était-il convaincant et audible? Les membres de son cabinet l’étaient-ils davantage? Voire.

La flexibilité reportée
Le samedi 1er juillet, il a eu droit à une émission spéciale d’une heure et demie, sur les deux chaînes publiques, Al Aoula et 2M, pour s’expliquer. La prestation a-t-elle été probante? L’on n’en a retenu au final que deux messages qui étaient sans doute à l’origine de cette intervention médiatique. Le premier, c’est qu’il a exprimé ses regrets à propos de certaines déclarations de dirigeants de la majorité en date du 10 mai. Ce ne sont pas des “excuses” comme le réclament les contestataires du Rif, mais c’est un début. Quant au second, il intéresse la flexibilité du dirham, qui était prévue depuis des mois pour le 1er juillet. Tout le dispositif en la matière avait déjà été mis en place par la banque centrale et l’Office des changes. Une conférence de presse conjointe de Mohamed Boussaïd, ministre de l’Economie et des Finances, et Abdellatif Jouahri, wali de Bank Al Maghrib, a cependant été annulée au dernier moment, jeudi 29 juin. Saâd Eddine El Othmani a alors fait du rétropédalage pour expliquer que la flexibilité sera reportée par crainte de son impact négatif sur le pouvoir d’achat des citoyens et sur la relance économique.

Comment ne pas y voir une impréparation sur le plan financier, venant se surajouter à d’autres domaines, tels les événements d’Al Hoceima, et qui témoignent de nouveau que ce cabinet n’est décidément pas à la hauteur des exigences de l’heure. Tiendra-t-il longtemps en l’état? Une reprise en mains, sous telle ou telle forme, se ferat- elle prochainement? Regagner la confiance et affirmer sa crédibilité: tel est aujourd’hui l’enjeu.

NEWSLETTER MAROC HEBDO.

Entrez votre adresse e-mail

S'abonner à  la Newsletter !