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La révolte n’a pas eu lieu

© ph: AFP

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Ils sont des millions, avec ou sans diplômes, sans perspective d’avenir

Remue-ménage au Maroc, où  la rue a pris la parole; et à  l’étranger, où le Maroc avait  les honneurs des sites internet  et de la presse écrite, autour  du même sujet. Il y avait de quoi. Le  poissonnier Mohssine Fikri est mort  dans des conditions horribles, broyé  par une benne-tasseuse, en voulant  empêcher la destruction de sa cargaison  d’une espèce de poisson protégée  par une période de repos biologique.  L’incident dramatique est survenu le  vendredi 28 octobre 2016, dans la ville  d’Al Hoceïma.

Profonde émotion dans tous les foyers  qui peuvent se payer un abonnement  internet et mobilisation extrême dans  le vaste tissu associatif. Alors que l’horaire  national devait passer au standard  GMT-universel, le Maroc ne vivait  plus qu’à l’heure de ce drame et ses  multiples imbrications administratives  et sociales; avec des relents politiques qui n’étaient jamais trop loin. Le dimanche  30 octobre 2016, la rue a répondu  à l’appel des réseaux sociaux  par des manifestations consistantes,  dans une vingtaine de villes. Les slogans  scandés ou affichés avaient une  portée politique d’ordre national.

Les dénonciations et les revendications  étaient de la même eau de rejet  de l’existant et d’exigences immédiates  de changement. Les plus  étourdis des citoyens se surprennent  à se demander pourquoi cette réaction  si largement spontanée et manifestement  massive. Quels en sont  les ressorts amplificateurs par delà le  fait déclencheur? La réponse est sur  toutes les lèvres et sur les banderoles  confectionnées à la hâte ou sorties  des greniers du mouvement contestataire  du 20 février 2011.

Le mot qui revient de façon récurrente  est celui de “dignité”. Un concept  transversal qui traverse les fondamentaux  de l’humanisme militant tels  le respect des droits de l’Homme, les  conditions d’existence décentes et la  promesse de lendemains meilleurs.

Exigences de changement
Or, sur tous ces paramètres, les clignotants  sont, au mieux, porteurs de  pratiques d’une époque supposée révolue;  au pire, un rouge écarlate qui  n’annonce rien de bon à l’horizon  proche. La culture des droits inaliénables  du citoyen est loin d’être intégrée  dans les faits et gestes de ceux  qui nous administrent. Quant à la réalité  sociale, elle saute aux yeux, à défaut  de la vivre au quotidien.

Précisément, nous vivons dans une  société profondément inégalitaire qui  ne cesse d’aggraver son cas au fil du  temps. La population dite active, c’est  à dire en âge de travailler, travaille  peu ou pas du tout, pour une bonne  part qui frise les 25%. Autrement dit,  le quart de la société est au ban de  la société. Aucune offre politique n’est  venue lui annoncer quelque perspective  d’optimisme pour un avenir  immédiat.

La mobilité sociale est en panne:  l’école, dans sa version publique surtout,  qui devait servir d’ascenseur a  déclaré faillite. En fait, ce sont tous les  secteurs, jusqu’ici considérés comme  des services sociaux vitaux et une  obligation de l’État qui devraient être  réduits à la plus simple expression de  leur financement public. Lentement,  mais sûrement. À titre d’exemple,  l’État ne devrait plus prendre à sa  charge plus de 14% des enfants scolarisables.

La santé publique est sur la même ligne  d’orientation, malgré le cache-misère  en trompe-l’oeil du Ramed. Ce sont  les orientations des institutions financières  internationales, genre Banque  mondiale, FMI et autres places financières,  surtout. Nous sommes dans  l’oeil du cyclone d’une mondialisation  aux allures de libéralisme sauvage;  avec le capital privé, faisant fonction  de niveleur social par le bas. Une  configuration socio-économique où  les plus démunis et ceux qui n’ont que  leur force de travail à vendre ont de  moins en moins de place. Ils sont des  millions, avec ou sans diplômes, à être  ainsi déclassés, sans perspective de  recyclage prometteur d’insertion. Ce  sont ceux-là qui ont répondu à l’appel  de la rue, le dimanche 30 octobre  2016.

Des millions de déclassés
Il n’y a donc pas à s’étonner si le toile  internet a pris possession de cette situation,  à différents degrés d’intensité,  selon la fibre de sympathie envers  ce beau pays hospitalier et exotique,  à quelques encablures de l’Europe.  Chacun aura compris que le drame  du poissonnier aura simplement fait  fonction d’actualité révélatrice.

Comme on pouvait s’y attendre, nos  voisins de palier et frères algériens,  pour ne pas les citer, ne se sont pas  fait prier. Nos collègues d’Alger n’ont pas dépensé beaucoup de neurones  à se trouver des ponts de rencontre  dans leurs papiers très convenus.  Al Hoceïma est dans le Rif et le Rif est  tout trouvé. Son peuple, portant étendard  local, ne demanderait qu’à vivre  en république déconnectée de son  identité marocaine de tous les temps.

Divagations algériennes
La guerre de Mohamed Ben Abdelkrim  Al Khattabi, héros national et icône internationale  de la lutte anticoloniale;  ainsi que son projet républicain dans  le Rif, entre 1920 et 1925, sont convoqués  pour la circonstance. L’insurrection  armée de 1958, aussi. Comme  quoi, l’histoire relue et “corrigée” à  partir d’un viseur politique, peut être  l’objet de toutes les manipulations.  Alger semble attendre, avec une impatience  difficilement contenue, que des  velléités scissionnistes se déclarent et  que le Maroc, en tant qu’entité territoriale,  se disloque.

Ces divagations algériennes ne méritent  même pas que l’on s’y attarde.  Il n’empêche.  Ce ne sont pas que des élucubrations  caricaturales proférées à notre  égard. “Le malvivre” marocain, stigmatisé  par nos confrères de Bab El  Ouad, est réel, que ce soit du côté  des chômeurs jeunes ou endurcis; des  mal logés dans les ceintures bidonvilloises  de l’espace suburbain ou de  l’inégalité face à la maladie et à l’accès  à des soins de qualité. Ces stigmates  nous collent à la peau comme  des tares congénitales.
Il n’y a d’autre  alternative que de les reconnaître  comme telles; autrement que par des  discours dilatoires qui ne font que retarder  des échéances potentiellement  douloureuses. Sinon plus. Auquel cas,  le Maroc sera toujours assis sur une  poudrière sociale à retardement

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