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Refoulées pour éviter de nouvelles dénonciations

Des saisonnières marocaines victimes d’abus sexuels en Espagne

Victimes d’agressions sexuelles, des saisonnières marocaines travaillant dans la cueillette de fraises à Huelva, en Espagne, ont dénoncé les crimes abjects de leur employeur. Elles ont été refoulées au Maroc sous l’oeil consentant du gouvernement.

Dimanche 3 mai 2018, des centaines de saisonnières marocaines, employées d’une ferme appartenant à l’entreprise Doňaňa 1998 d’Almonte, dans la province espagnole de Huelva, auraient été détenues contre leur gré et menacées d’expulsion. Certaines d’entre elles auraient été expulsées et empêchées de se rendre aux postes de la police ou de la Garde civile espagnole pour déposer plainte et dénoncer des agressions sexuelles ou abus présumés.

Chaque année, des milliers de Marocaines se déplacent en Andalousie pour travailler dans les champs de fraises et de fruits rouges, de février à mai, avec des contrats et des visas à durée déterminée, les obligeant à rentrer au pays à l’issue de la campagne de cueillette. Seulement, cette année, certaines d’entre elles ont décidé de briser le mur du silence sur une pratique tue et ancienne.

L’affaire a éclaté au grand jour quand quatre saisonnières marocaines, victimes d’abus et d’agressions sexuels de la part de leur employeur dans la province espagnole de Huelva, ont été entendues par le juge d’instruction du tribunal de Huelva, annonce le parquet supérieur d’Andalousie. L’identification des victimes a été possible à travers l’enquête menée par les agents de la Police Nationale espagnole et de la Guardia Civil. Fatima, une saisonnière tangéroise travaillant dans la cueillette des fraises, a atterri à Almonte, le 27 avril 2018, avec un visa qui dure jusqu’au 31 juillet de cette année. Seulement, à sa grande surprise, on lui a signifié de quitter l’Espagne plus tôt que prévu.

Conditions déplorables
Selon le journal El Espagnol, qui l’aurait rencontrée quelques heures avant son embarquement dans un bus à destination du Maroc, la Marocaine, accompagnée d’une cinquantaine d’autres saisonnières, seront renvoyées dans leur pays d’origine pour éviter de nouvelles dénonciations. «L’Etat l’a autorisée à séjourner en Espagne pour une durée maximale de 85 jours. Mais ce 5 juin, deux mois avant l’échéance prévue, la femme a quitté la ferme où elle a toujours travaillé comme saisonnière», indique El Espagnol.

Cette année, Fatima a travaillé seulement 20 jours. Un manque consistant à gagner pour une femme qui subvient aux besoins de sa petite famille grâce à cet emploi saisonnier. La saison de la cueillette est terminée, lui a soufflé un responsable de l’entreprise espagnole. Et elle n’a même été pas payée pour les 20 jours travaillés. «Ils nous font monter dans des autocars pour se débarrasser de nous. S’ils nous chassent des fermes, personne ne saura ce qui s’est passé à l’intérieur. Ils nous demandent de monter à bord des bus avant de nous payer. Mais une fois à bord, nous savons que nous ne toucherons rien.», a-t-elle déclaré avec amertume au journal espagnol. Mais elle pense, toujours selon El Espagnol, que son expulsion serait due aux «nombreuses plaintes pour conditions déplorables du travail ou abus sexuels présumés, présentées dans les derniers jours à la Garde civile espagnole par d’autres saisonnières embauchées notamment par la même entreprise».

Une tournure politique
Le Syndicat des travailleurs andalous (SAT), mobilisé pour les droits des saisonnières marocaines depuis le début de cette affaire, est du même avis. Il croit dur comme fer que l’expulsion de saisonnières est une stratégie visant à éviter de nouvelles plaintes, rapporte El Espagnol. La compagnie pointée du doigt assure, pour sa part, que la saison des cueillettes de fraises a bien pris fin. Pourquoi alors l’Ambassade d’Espagne au Maroc accorderait un visa de près de 3 mois aux saisonnières marocaines? L’entreprise a annoncé le départ de 52 saisonnières marocaines mardi 5 juin 2018 et de 104 autres deux jours plus tard, le jeudi 7 juin, vers le Maroc.

Malgré tout ce qui s’est passé, le consul général du Maroc à Séville, Farid Oulhaj, qui s’est déplacé à Huelva depuis l’éclatement de l’affaire, a déclaré à El Pais que son consulat n’a pas reçu de plaintes pour abus sexuel. «Les plaintes que nous avons reçues ont concerné les conditions de travail de ces saisonnières. Nous avons transféré les plaintes au gouvernement et aux autorités compétentes pour que ces femmes puissent travailler avec dignité», a-t-il précisé. En Espagne comme au Maroc, l’affaire a même pris une tournure politique. En Espagne d’abord, et plus tard au Maroc. Le Parlement espagnol s’est penché sur le sujet. Dans une déclaration, le parti de la Gauche Unie (Izquierda Unida) a interpellé le gouvernement dirigé par le Parti Populaire (PP) pour savoir s’il a lancé une enquête sur l’affaire. La députée de la Gauche Unie Isabel Salud demande au gouvernement de Mariano Rajoy les mesures qu’il compte prendre face à la situation dramatique des saisonnières dans les champs de fraises de Huelva. Le parti pointe notamment du doigt les avortements élevés dans la région de Huelva.

Au Maroc, non seulement l’affaire a été évoquée bien plus tard après avoir été fortement médiatisée en Espagne, mais le ministère du Travail et de l’Insertion professionnelle, Mohamed Yatim, a déclaré qu’aucun cas d’abus ou de harcèlement sexuel n’a été constaté sur place. «Concernant les abus et harcèlement soulevés par les médias et sites électroniques: Aucun cas n’a été constaté après avoir communiqué avec les travailleuses marocaines (…) Aucune plainte n’a pas non plus été enregistrée auprès des autorités espagnoles, sachant que la délégation marocaine a été reçue par la représentante du gouvernement de la province de Huelva», a fait savoir le département du ministre pjdiste Mohamed Yatim dans un communiqué diffusé le 18 mai. C’était la première version avancée par le ministère suite aux révélations sur l’exploitation et les abus sexuels subis par ouvrières marocaines de Huelva. Avant de se rétracter.

Système d’accompagnement
Après l’ouverture d’une enquête en Espagne et le communiqué du parquet supérieur d’Andalousie, le ministre de l’Emploi a changé de déclarations au Parlement. Lundi 4 juin 2018, Mohammed Yatim a indiqué que son département va «continuer à coordonner [ses] efforts avec la partie espagnole, tout en déployant l’ensemble des moyens nécessaires pour limiter ces pratiques et y mettre fin, si elles sont prouvées».

Interpellé par les députés du PAM, le ministre pjdiste a affirmé que tous les moyens seront déployés «pour mettre en place un système d’accompagnement dédié aux ouvrières saisonnières marocaines dans les exploitations agricoles espagnoles, dans le but d’assurer le suivi de leur situation (…) et de leur garantir la protection et le soutien nécessaires si elles font face à des pratiques incorrectes». M. Yatim n’aurait peut-être pas pris l’affaire très au sérieux avant de se rendre compte qu’elle a pris une grande ampleur dans le pays d’accueil. Le mieux qu’il puisse faire aujourd’hui, c’est de demander aux autorités espagnoles de protéger les saisonnières marocaines.

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