Rachid Aylal, le défaiseur de mythes



L’auteur de "Sahîh al-Boukhari: Nihayatou oustoura" cible d’une cellule terroriste

Ciblé par une cellule terroriste démantelée le 6 septembre 2018 dans la ville de Tétouan, Rachid Aylal n’est pas près de renoncer à son entreprise de mettre fin au mythe du Sahîh d’al-Boukhari.

Il est, pour beaucoup, l’ennemi à abattre. Littéralement. Sans l’intervention du Bureau central d’investigations judiciaires (BCIJ), Rachid Aylal n’aurait peut-être pas été là pour répondre à notre sollicitation. Une cellule terroriste démantelée le 6 septembre 2018 dans la ville de Tétouan par les hommes de Abdelhak Khiame, directeur dudit bureau, projetait de l’assassiner. La cellule en question, qui se faisait appeler les Soldats d’al-Baghdadi, vraisemblablement en référence au leader de la nébuleuse jihadiste Daech, Abou Bakr al-Baghdadi, avait même commencé à recueillir des informations sur lui et sur ses habitudes. Bien qu’il paraisse prendre les choses avec calme, M. Aylal se dit néanmoins «choqué». Être la cible de terroristes, nous confie-t-il, ce n’est «jamais évident», même si on s’y prépare. «On s’y croit préparé, plutôt,» philosophe-t-il. «Mais au vrai, on ne l’est jamais assez. C’est quelque chose de terrible, je ne souhaite cela à personne. Les équipes du BCIJ font vraiment de l’excellent travail. Il faut les remercier, c’est grâce à elles que notre pays a tant été préservé des affres du terrorisme.»

M. Aylal n’aura donc pas fini de faire couler de l’encre, bien que près d’une année soit passé depuis la publication de son livre Sahîh al-Boukhari: Nihayatou oustoura» (Le Sahîh d’al-Boukhari: la fin d’un mythe, en langue arabe), paru en octobre 2017 aux éditions Dar al-Watan.

Cet ouvrage mettait en doute la véracité du fameux Sahîh d’al-Boukhari, compilation de hadiths du prophète Mohammad qu’on prête à l’érudit perse Mohammad al-Boukhari, dit «l’imam», et que les quatre principales écoles du sunnisme (hanafisme, malikisme, chaféisme et hanbalisme) considèrent généralement comme le plus fiable en la matière avec le Sahîh de Mouslim, contemporain d’al-Boukhari et également d’origine perse. M. Aylal n’est pas le premier à soutenir de telles thèses.

“Sécurité spirituelle”
Néanmoins, «Nihayatou oustoura» n’était pas passé comme une lettre à la poste. Des figures salafistes à l’instar de Mohamed Fizazi et Hassan El Kettani, et même des représentants de l’islam officiel à l’image du président du Conseil des oulémas de la ville d’Oujda, Mustapha Benhamza, l’ont pris en grippe et traité de tous les noms d’oiseaux, mettant notamment en doute sa légitimité académique (M. Aylal a quitté l’école à 13 ans pour commencer à travailler). Un cheikh de la ville de Tanger, Abdellah Ayache dit «El Meknassi», avait carrément rendu illicite, par la voie d’une fatwa, l’impression et la commercialisation du livre. Un tribunal de la ville de Marrakech avait d’ailleurs interdit à une libraire de le vendre sur la base d’un caractère présumé attentatoire à la «sécurité spirituelle des citoyens et (...) contraire aux constantes religieuses de la nation». Décision suivie, début avril 2018, par celle d’un deuxième tribunal à Salé, s’agissant cette fois de l’impression par une imprimerie de la ville.

M. Aylal dit ne pas comprendre l’argumentaire des juges ayant condamné son livre, bien qu’il se satisfasse du fait que l’ouvrage reste disponible dans différents points de vente dans le Royaume. Il semble d’ailleurs y réaliser un tabac. «Paradoxalement, ces décisions de justice m’ont servi et plutôt contribué à faire davantage connaître le livre, alors qu’il aurait très bien pu bénéficier d’audiences plus confidentielles, » nous déclare-t-il.

Un succès arabe
Selon nos informations, une dizaine de milliers de copies de «Nihayatou oustoura» se seraient à ce jour écoulée au Maroc, bien plus qu’aucun autre écrit national depuis le moment de sa publication. Sur les médias sociaux, où circule également le livre, le lectorat serait cinquante fois plus nombreux. Le livre est également un succès en Tunisie, depuis que M. Aylal a participé en avril 2018 à la Foire internationale du livre de Tunis. Une maison d’édition tunisienne, Sotumedias, l’avait réédité, tellement la demande est forte dans le pays de Habib Bourguiba. En Irak et au Liban, des éditeurs locaux ont réimprimé de façon clandestine l’ouvrage. «Des lecteurs de ces deux pays me l’ont appris par hasard en me disant qu’ils avaient beaucoup aimé mon livre,» raconte, amusé, M. Aylal. C’est dire si l’auteur de «Nihayatou oustoura» est aujourd’hui une célébrité dans le monde arabo-musulman.

Désormais, on le considère comme l’égal des grandes stars du renouvellement du discours religieux, à l’instar de l’Austro-Palestinien Adnane Ibrahim ou du Syrien Mohamed Chahroure. Ce dernier, dont les thèses appelant à se contenter uniquement du Coran comme source de légifération musulmane soulèvent également la controverse dans la communauté des oulémas, avait d’ailleurs longuement reçu, à son bureau à Abou Dabi, M. Aylal, de passage en février 2018 dans la capitale émiratie après avoir enregistré une émission pour la chaîne satellitaire panarabe Sky News Arabia. «Un homme charmant, brillant, mais surtout très modeste, sachant que c’est une des plus grandes sommités scientifiques du monde musulman,» témoigne, admiratif, l’auteur.

L’anathème à tout-va
Au fil de la discussion, nous évoquons également feu Nasr Hamid Abou Zayd, excommunié par la justice égyptienne en juin 1995 et, sur cette base, séparé de sa femme, parce que lui aussi s’était mis en tête d’interroger la Tradition. M. Aylal semble plein de regret à l’évocation de son histoire. «Ces gens ne se rendent pas compte qu’à jeter l’anathème à tout-va, ils ne rendent aucunement service à l’islam,» fustige notre interlocuteur. M. Aylal montre aussi du doigt ce qu’il considère comme étant de la duplicité de la part des États vis-à-vis de la religion, qui sous des espèces modernistes continuent d’avoir recours à la religion comme source de légitimation. «C’est d’ailleurs l’histoire du Sahîh d’al-Boukhari,» développe-t-il. «A la base, et je prouve cela dans mon livre, c’est une entreprise des Abbassides qui vise d’abord à renforcer leur pouvoir, en choisissant voire en inventant des hadiths qui font leur affaire. Cela n’a absolument rien de religieux. »

A l’exception d’un de ses frères, salafiste, qui l’a accusé d’avoir sali son nom et a complètement coupé les ponts avec lui depuis la publication de «Nihayatou oustoura», M. Aylal bénéficie de l’appui de sa famille, qui reste son premier soutien aussi bien dans sa nouvelle carrière d’islamologue que celle de poète, puisque l’intéressé s’était d’abord fait connaître à la fin des années 2000 pour ses vers classiques, remportant plusieurs prix.

«Beaucoup de mes adversaires, au lieu de débattre de mes idées, essaient de me décrédibiliser en s’attaquant à mon style, mais malheureusement pour eux c’est, au contraire, mon grand point fort,» sourit-il. Le quadragénaire -il souffle bientôt ses 44 ans- est également correspondant du quotidien arabophone Rissalat al-Oumma dans sa ville natale de Marrakech. Il ne s’offusque d’ailleurs d’aucune de nos questions. «J’ai moi-même l’habitude de les poser,» blague-t-il. Al-Boukhari en sait quelque chose: même d’entre les morts, il est sommé de répondre à ses interrogations...

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