Qui a peur de la Jamaâ?

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CONFRONTATION. Nouvel  épisode dans l’opposition  entre Al-Adl Wal Ihsane  et l’Etat, avec les incidents  ayant émaillé, le 26 mars  2015 dans la capitale,  Rabat, l’enterrement de  Khadija El Malki, veuve  du guide du mouvement,  Abdessalam Yassine.  L’Etat craindrait-il  la Jamaâ, comme  le soutiennent ses  membres?

La presse nationale n’a pas manqué  de s’arrêter sur les incidents  ayant émaillé, le 26 mars 2015,  l’enterrement de Khadija El Malki.  La veuve d’Abdessalam Yassine,  le guide (“mourchid” en langue arabe),  décédé en 2012, du mouvement Al-Adl Wal  Ihsane, devait être inhumée au cimetière  Chouhada dans la capitale, Rabat. Ce que  l’on sait, c’est que les services municipaux  et l’autorité locale de la préfecture de  Rabat sont intervenus pour empêcher  dans un premier temps que Mme El  Malki soit enterrée à côté de M. Yassine,  conformément aux voeux de la défunte.  Pour quelles raisons cependant?
D’après la wilaya de Rabat, dans un  communiqué le 26 mars 2015, jour des  incidents, un groupe de personnes, des  proches de Mme El Malki, précise-telle,  était en train de violer les règles du  cimetière en creusant la tombe, d’après  elle, dans le couloir consacré au passage  des cortèges funèbres. Qui plus est,  ajoute le communiqué, la tombe n’aurait  pas été creusée en direction de la ville  de La Mecque, en Arabie saoudite; en  infraction, explique-t-elle, des pratiques  consacrées par la Oumma, la communauté  musulmane. Partant, ce n’est qu’après que  les proches de Mme El Malki aient accepté  que la tombe soit orientée vers La Mecque  que la défunte a été enterrée.


Refus d’inhumer
Al-Adl Wal Ihsane, elle, soutient une toute  autre version. D’après les informations  de Maroc Hebdo International auprès de  la Jamaâ (mouvement), la tombe aurait  été creusée dès l’obtention, la veille, le  25 mars 2015, du permis d’inhumer.  Une responsable de l’arrondissement de  Hassan, duquel relève le cimetière, aurait  même donné, poursuivent nos sources, son accord pour l’enterrement, malgré  que la tombe ne soit pas dirigée vers  La Mecque. Cependant, dans la nuit,  la tombe aurait été détruite. Par qui?  Les autorités? Al-Adl Wal Ihsane  affirme que oui.
Les proches de Mme El Malki  auraient de nouveau ensuite obtenu  que la tombe soit creusée au même  endroit. Mais venus enterrer la  défunte après la prière du Dohr,  vers 14h, les forces de l’ordre leurs  barrent l’accès. Quatre autres  morts restent également sur le  palier. Une manifestation se tient  alors. La wilaya de Rabat explique  avoir par la suite noué le dialogue  avec les proches de Mme El Malki.  Mais Al-Adl Wal Ihsane rétorque  qu’au contraire ses membres sont  réprimés. Le gendre de M. Yassine,  Abdellah Chibani, prétend avoir été  blessé. Fathallah Arsalane, secrétaire  général-adjoint et porte-parole d’Al-  Adl Wal Ihsane, est, lui, hospitalisé.  La raison derrière le refus d’inhumer  Mme El Malki à côté de M. Yassine  est-elle vraiment religieuse? Ou  s’agit-il en réalité du dernier épisode  de l’opposition entre Al-Adl Wal  Ihsane et l’Etat? Le mouvement  se range du côté de la deuxième  possibilité. «Il est clair que l’Etat  cherche à nous intimider», nous  déclare Hassan Bennajeh, membre  du secrétariat général du cercle  politique d’Al-Adl Wal Ihsane.


Asile psychiatrique
D’après lui, l’Etat a resserré l’étau  ces derniers temps autour du  mouvement. «Nous faisons l’objet  de campagnes calomnieuses de  la part des autorités», détaille-til.  «Récemment (le 13 mars 2015,  ndlr), un de nos membres dans  la ville de Casablanca, Mustapha  Rek, a été arrêté pour adultère. Or  il s’est avéré que l’accusation était  fausse». Un autre membre d’Al-  Adl Wal Ihsane avait en août 2014  également été arrêté pour le même  motif dans la ville de Khémisset. «Ce  sont des stratagèmes auxquels l’Etat a toujours eu recours pour tenter  de nous décrédibiliser», d’après M.  Bennajeh.
Al-Adl Wal Ihsane s’est depuis sa  création en 1973 toujours posé en  faux contre le pouvoir, notamment  la monarchie. La littérature dont  s’est fendu son fondateur M.  Yassine, notamment sa missive  L’Islam ou le Déluge, en 1974 à  l’adresse du roi Hassan II, laquelle  avait valu à son auteur un séjour à  l’asile psychiatrique, avait remis en  question la nature monarchique de  l’Etat.


Calendes grecques
La fille de M. Yassine, Nadia, s’était  en outre attiré le feu des projecteurs  en 2005 suite à une interview dans  l’hebdomadaire Al-Ousboue Assahafi  où elle s’était prononcée en faveur  du régime républicain, plus à  même d’après elle de souscrire aux  préceptes de la religion musulmane.  Laquelle interview avait valu à  Mme Yassine un procès, toujours  en instance. Mme Yassine vient  d’ailleurs de sortir de l’ombre où  elle semble s’être tapie depuis le  décès de M. Yassine à l’occasion  des funérailles de Mme El Malki, sa  mère, lors desquelles elle n’a pas  manqué de tancer les autorités;  arguant du fait que c’est grâce à  Al-Adl Wal Ihsane que le Maroc serait  d’après elle parvenu à surmonter le  Printemps arabe, a contrario des  pays du voisinage.
S’il a semblé un temps qu’Al-Adl Wal  Ihsane pourrait rentrer dans le rang,  surtout après le décès de M. Yassine,  les prises de positions du mouvement  semblent sinon s’être radicalisées,  du moins s’ancrer de plus en plus  dans la pensée du “mourchid”.  L’option d’un parti politique,  qu’une fraction du cercle politique  du mouvement, dont le secrétaire  général du cercle, Abdelwahed  Moutawakil, avait semblé un  moment défendre, semble renvoyée  aux calendes grecques.
En novembre 2014, l’assemblée nationale du cercle politique avait  ainsi à l’issue d’une session ordinaire  fustigé «l’institution monarchique»,  laquelle d’après elle «affaiblit les  acteurs politiques, sociaux, les  défenseurs des droits et les acteurs  économiques».


Libre exercice politique




Khadija El Malki, veuve du guide du mouvement, Abdessalam Yassine. Khadija El Malki, veuve du guide du mouvement, Abdessalam Yassine.


Le conseil d’orientation, sorte de  comité central d’Al-Adl Wal Ihsane,  semble à cet égard sous l’impulsion  de M. Abbadi notamment le plus  réfractaire à s’immiscer dans le champ  politique. Les pontes du mouvement  invoquent à ce titre la loi organique  relative aux partis politiques, laquelle  entraverait d’après eux le libre  exercice politique. La loi, promulguée  et publiée au Bulletin officiel en 2011,  édictait dans son article 4 qu’est  nulle toute constitution d’un parti  ayant entre autres pour but de porter  atteinte au régime monarchique.
Or si Al-Adl Wal Ihsane ne semble plus  faire montre, du moins officiellement,  de parti-pris hostiles à la monarchie,  il faut rappeler qu’en 2013, quelques  mois après son élection au secrétariat  général, M. Abbadi avait dans une  interview au quotidien algérien  Echorouk, remis en cause le mode  héréditaire de transmission du  pouvoir...


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