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La quête d’un gouvernement praticable est en panne

Abdelilah Benkirane - © Photo : AFP

Abdelilah Benkirane – © Photo : AFP

Et pourtant, ça tourne

Le paysage politique qu’offre le  Maroc depuis près de deux mois  a quelque chose de très particulier.  À l’international, nous avons  rarement été aussi directement exposés  à l’observation de toute la planète. La tenue  de la COP22 à Marrakech du 7 au 18  novembre 2016 nous a mis quasiment au  centre du monde. Par contre, au niveau  national, il y a comme des cases en attente  de démarrage ou carrément vides.  Le gouvernement peine à se former autour  d’une coalition parlementaire opérationnelle,  efficace et politiquement  crédible. Quant à la Chambre des représentants,  malgré son ouverture par S.M.  le Roi, le 14 octobre 2016, elle ne s’est  toujours pas structurée pour pouvoir  fonctionner normalement et prendre sa  vitesse de croisière comme instance législative.

C’est dans cette situation, qu’on ne qualifiera  pas d’exceptionnelle, vu la charge  politique du terme mais néanmoins très  particulière, que le Maroc a accueilli la  plus grande rencontre planétaire, après  l’assemblée général de l’ONU. Comment  une organisation aussi gigantesque, réglée  comme du papier à musique, a-telle  été possible? pas question de basculer  dans l’incantation en invoquant la  baraka. On a déjà suffisamment à faire sur ce registre pour qu’il pleuve à temps  et un peu plus. La conférence internationale  sur le climat s’y prête. Il est tout autant  difficile d’inscrire ce succès à l’actif  du gouvernement sortant, même si des  ministres visiblement partants y ont payé  de leur personne par obligation professionnelle.

Cela fait près de deux mois que le pays  semble fonctionner en roue libre, sans  être pour autant livré à lui-même. Les  plus cartésiens, dans les chancelleries  chargées de nous observer, s’en remettent  à cette interrogation circonspecte  du genre “et pourtant, ça tourne”.  Encore faut-il percer le mystère de cette  machine qui s’active au doigt et à l’oeil;  mais sans les machinistes payés pour  cela, gouvernement et parlementaires.  L’absence persistante d’un Exécutif dûment  choisi et installé ressemble à un  provisoire qui dure, sans que cela ne dérange  en rien la marche de la chose publique.  Au lieu d’être une source d’inquiétude,  cette situation est plutôt un sujet  d’étonnement dubitatif. On se demande  si une petite crise gouvernementale ne  nous ferait pas de mal. Au contraire, elle  nous rapprocherait, un peu plus, des  modèles démocratiques d’outre-mer,  même si nous y allons à reculons. Il faut  juste rassurer les ayant-droits du “bulletin  électoral”. Leurs intérêts, bien ou pas  bien compris, seront saufs. Surtout que  cette petite crise sera mijotée dans l’arrière  cuisine de chez nous qui lave plus  blanc les scrutins les plus compliqués.

Contractions prénatales
On en vient à souhaiter non pas une  sortie de crise, mais une sortie par une  crise. Pourquoi donc? Après avoir sacrifié  au devoir de citoyenneté votatif, le 7  octobre 2016, nous attendons toujours le  gouvernement promis. A vrai dire, il s’agit  là d’une attente sans un réel désir préalable,  en espérant qu’il n’y ait pas, cette  fois-ci, de tromperie sur la marchandise.  Ce qui n’est pas très réaliste.

En fait, cette transition a été si mal gérée  que les dispositions réglementaires en la  matière en ont pris un coup. Les ministres  élus députés le 7 octobre 2016 devaient  obligatoirement démissionner au terme  de ce scrutin. Ils étaient une douzaine  dans ce cas, mais ils n’ont été invités à  rendre leur tablier que quelques semaines  après. Et pourtant, il y a bien un  secrétaire général du gouvernement qui  devait veiller au grain. Autre exemple,  l’ancien président de la Chambre des  représentants, Talbi Alami, a continué  à assumer une présence protocolaire  en tant que tel, alors que la nouvelle  Chambre n’avait pas encore élu son  président. En somme, un cafouillage  digne des premières classes d’apprentissage  des rouages institutionnels en  démocratie.

Pendant toute cette période de gestation,  d’un hypothétique gouvernement,  c’est le microcosme, et lui seul, qui avait  l’exclusivité des contractions prénatales.  Nous autres, peuple électeur et  néanmoins commentateur, on en avait  quelques échos pas très sécurisants  sur les motivations et les ressorts des  protagonistes. On a alors vu naître et  s’évanouir des alliances vaporeuses  et des formules employées à l’emporte-  pièces. Un terme retient particulièrement  l’attention: “stratégique”.

L’alliance entre deux partis politiques,  le RNI et l’UC, qui se veulent jumeaux  siamois, est pompeusement qualifiée  de “stratégique”. Alors que la disposition  de l’USFP de rejoindre le deuxième  gouvernement Benkirane ne répondrait  qu’à un humble souci “pragmatique”. Si  l’on rapportait ces deux vocables à leur  référentiel idéologique, cela donnerait  ceci: l’UC et le RNI auraient inventé le  libéralisme à la marocaine; tandis que  l’USFP se serait fait violence en mettant  en veilleuse une social-démocratie  revue, corrigée et adaptée. Ni l’un  ni l’autre. La vérité crue est que tout  ce petit monde politique est désormais  logé à la même enseigne, celle d’un libéralisme  mondialisé et triomphateur.

À cette nuance près que certains  tentent désespérément de le rendre un  peu plus humain. Une chose est sûre,  les uns et les autres seront confrontés  aux mêmes dossiers révulsifs qui  les attendent de pied ferme, ainsi que  les décisions douloureuses à prendre  sans état d’âme. Comme quoi, le pouvoir  n’est pas fait que d’honneurs et de  dorures. Les circonvolutions de langage  n’y pourront rien, même pour ceux qui  y sont définitivement rompus ou précocement  acquis.

Vide institutionnel intolérable
Et pourtant, si M. Benkirane a eu  quelques difficultés à former son  équipe, c’est parce que la presque totalité  des partis politiques voulaient y être.  Même avec ses quarante maroquins  ministériels, il n’y avait pas toujours  de place pour tous les prétendants. Il  y avait juste de quoi rendre jaloux nos  voisins hispaniques, qui prétendent  gouverner 46 millions d’âmes avec 13  ministres, ou carrément sans gouvernement  du tout. L’Espagne n’a-t-elle pas  récemment vécu, des mois durant, sans  gouvernement, pour cause d’accord  impossible entre la droite et la nouvelle  gauche? Le blocage n’a été levé qu’au  prix d’un montage de vote qui a permis  au Parti populaire de se réinstaller au  pouvoir sans être désavoué par le parlement.

L’Italie a connu la même situation auparavant,  avec une période encore plus  longue de vacance gouvernementale.  En ce qui nous concerne, là où le vide  institutionnel n’est pas tolérable, c’est  au niveau du parlement. La Chambre  des représentants nouvellement élue  n’est pas encore opérationnelle faute  de structuration interne, dont l’élection  d’un président. Sans cette représentation  du peuple, la construction démocratique  est amputée de l’essentiel.  Pour le reste, rien ne presse. Sans aller  jusqu’à dire que l’instance exécutive  n’est pas nécessaire, preuve a été faite  que sans le lestage gouvernemental, on  se sent plus léger

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