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« La Punition », de Tahar Benjelloun

TAHAR BENJELLOUN: Écrivain, poète et peintre franco-marocain né le 1er décembre 1947 à Fès. Il est titulaire du prix Goncourt 1987 pour son roman La Nuit Sacrée.

Le calvaire de 94 étudiants punis pour avoir manifesté pacifiquement dans les rues des grandes villes du Maroc en mars 1965.

Il aura fallu près de cinquante ans pour Tahar Benjelloun pour pouvoir trouver les mots et écrire La Punition. Un roman qui raconte le calvaire, durant 19 mois de détention, de 94 étudiants punis pour avoir manifesté pacifiquement dans les rues des grandes villes du Maroc en mars 1965. Des étudiants dont le seul crime qu’on leur reprochait était «de manifester calmement, pacifiquement, pour un peu de démocratie». Ils venaient de participer à la célèbre manifestation étudiante du 23 mars 1965. Une manifestation pacifique, qui a été réprimée dans le sang.

Comme les autres 93 jeunes gens, venus d’horizons si différents et arrêtés le même jour, ils se retrouvaient, quelques mois plus tard, enfermés dans des casernes militaires d’El Hajeb et d’Ahermoumou et prisonniers de certains gradés dévoués au général Oufkir tels que le commandant Ababou ou l’adjudant-chef Aqqa. Des militaires «choisis avec soin» et «fiers de leur rôle». Une véritable machine à punir et à maltraiter. Face à eux, des jeunes qui, à vingt ans, n’ont pas envie de cramer leurs vies et de provoquer ces fous furieux capables de les massacrer.

Isolés du monde, ces jeunes n’ont aucun moyen d’appeler au secours, car personne ne les entendra, personne ne viendra les sauver. «À beaucoup de familles, ils ont prétendu que nous faisions un service militaire. Mais personne n’est dupe. Cette obligation n’existait pas avant notre arrestation. Ils l’ont inventée pour dissimuler leur tentative de redressement d’une jeunesse un peu trop vive à leur goût et qui a osé manifester contre des décisions iniques prises par le ministère de l’Éducation nationale. C’est la première fois que le régime se sent contesté. La monarchie n’en a pas l’habitude. Nous sommes là pour l’exemple». Les militaires tellement violents et tellement impitoyables qu’ils firent subir à ces jeunes étudiants toutes les vexations, toutes les humiliations, tous les mauvais traitements et des manoeuvres militaires dangereuses sous les prétextes les plus absurdes. Jusqu’à ce que la préparation du coup d’État de Skhirat le 10 juillet 1971 ne précipite leur libération sans explication.

Le narrateur de La Punition est l’un d’eux. Il raconte que ces mêmes officiers que sont Ababou, Aqqa et d’autres, qui leur on fait passer dix-neuf mois de calvaire, sont devenus des tueurs: «ils sont fous de vouloir renverser le roi par la violence. Ils ne vont pas s’en sortir, du moins c’est ce que je me dis et ce que j’espère». Et d’ajouter «si jamais leur coup d’État réussit, je sais ce qu’ils feront de ce pays, ce sera une terrible et impitoyable dictature». «Ils parlent de justice et de démocratie mais ce sont des gens sans foi ni loi. Je les connais. Je me répète cette phrase, «je les connais, je les connais»». Ainsi, ces longs mois de détention marquèrent à jamais Tahar Benjelloun. Ils nourrirent sa conscience et firent secrètement naître cet écrivain de talent que nous connaissons.

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