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La presse écrite se meurt au Maroc

NOUREDDINE JOUHARI

La presse peine à joindre les deux bouts. Plus qu’auparavant, elle est confrontée à des difficultés financières qui peuvent signer son arrêt de mort lente. Les annonceurs désertent et la subvention de l’État ne fait plus le poids. Ce facteur d’enracinement de la vie en démocratie est en voie d’extinction.

La presse écrite agonise en silence. L’environnement, dans ses multiples facettes par rapport au sujet et à l’épicentre de la décision, regarde sans voir, entend sans écouter, comme si ce cheminement mortifère ne le concernait pas. Tout indique que cette indifférence ambiante semble arranger ceux qui possèdent les leviers capables d’inverser la tendance et qui se contentent d’observer sans esquisser le moindre geste de sauvetage. Une attitude passible d’un examen de conscience pour non-assistance à organe de presse menacé de disparition.

Une véritable épée de Damoclès pèse sur ce genre primordial de liberté d’expression individuelle et collective, qui se trouve en voie d’extinction. On sauve bien les espèces rares de la faune et de la flore, pourquoi pas ce cas d’espèce?
Plus on s’approfondit dans ces questionnements, moins on comprend la posture des décideurs privés et des représentants de l’autorité publique. Tout se passe comme s’il y avait une connivence implicite entre les deux. C’est grave. La distinction de principe veut que le privé nourrisse la presse et que le public la protège, y compris par une assistance financière qui lui assure une certaine pérennité. Ce n’est manifestement pas le cas dans le vécu quotidien d’un métier contraint de faire de l’équilibrisme pour continuer d’exister. Comme chacun sait, quel que soit son degré d’implication dans ce domaine, ce sont essentiellement, pour ne pas dire exclusivement, les annonces des établissements privés qui font vivre la presse.

Or, les annonceurs pourvoyeurs de subside frais sont de plus en plus rétifs à l’égard de l’offre publicitaire de la presse. Lorsqu’ils sont vraiment acculés à promouvoir leurs produits, soit ils négocient leur insertion au centime près, un seuil qui ne couvre même pas les frais d’impression. Soit ils optent carrément pour d’autres supports, comme les panneaux lumineux en bord de route, la télévision ou les sites électroniques. Même si la concurrence est inégale avec ces moyens de communication, ceux-ci ne portent pas forcément plus loin que la presse écrite.

En terme d’espace-temps et au rythme d’un matraquage répétitif, la réception de leurs messages ne dure que le moment d’un regard furtif au passage d’un carrefour ou d’un zapping finalement agacé. On retient surtout que les sites internet sont un vecteur d’anarchie en matière de gestion et de crédibilité de l’information qu’ils véhiculent et à laquelle ils ont plus nui que servi. Il y a fort à parier que la frénésie suscitée par ces réseaux colporteurs de chuchotements finira par se tasser. De toute façon, il n’est pas question de supplanter une presse écrite phagocytée, parce que celle-ci s’inscrit dans un tout autre registre. On y reviendra.

Là où le bât blesse, c’est lorsque des dirigeants d’offices publics arborent des postures de patrons privés dont ils épousent ostensiblement les options et les rapports à la presse. Pour donner consistance à leur stratégie, ils annoncent publiquement qu’ils dirigent les établissements publics qui leur sont confiés par l’État, avec des critères et des ressorts empruntés au privé. Comme s’ils en faisaient la promotion dans une perspective de privatisation.

Les moins avertis de cet ordre des choses auront tout de même remarqué qu’aucun titre de presse n’ose porter une once de critique à ces supposés serviteurs de la chose publique. Malheur à celui qui enfreindrait cette règle non écrite. Il se verrait impérialement privé d’annonces publicitaires, pour mauvaise conduite. Il court même le risque d’être mis au coin par ses confrères, pour n’avoir pas compris les règles du jeu.

C’est à croire que le saut de puce du Maroc moderne est à ce prix. Un prix que la presse est appelée à payer. Et que ce Maroc-là, déjà en gestation, selon toute vraisemblance, se porterait mieux sans une presse jaugée à sa capacité de nuisance et non comme un facteur d’enracinement et de développement de la vie en démocratie.
Surtout pas comme un quatrième pouvoir doté d’une marge de liberté qui lui permet de porter un regard approbateur ou critique sur les autres pouvoirs. La déviation que subit la presse actuellement est insupportable, du moins par ceux qui en ont fait un outil de combat contre le fait colonial. Des publications comme Al Alam, du parti de l’Istiqlal, ou L’Action du peuple, du parti de la Choura ou encore Attahrir puis Al Mouharrir, en disent long sur cette période, avant comme après l’indépendance.

Des leaders politiques de l’envergure de Allal El Fassi, Mohamed Belhassan El Ouazzani, Abderrahmane Youssoufi, Abderrahim Bouabid ou Omar Benjelloun ont été les pères fondateurs et les défenseurs sans répit d’une presse libre; au risque de leur liberté, parfois de leurs vies. Ils avaient pour message central l’idée qu’un Maroc moderne et démocratique ne pouvait se concevoir sans liberté de la presse. Pas seulement pour cet apport historique, mais aussi par rapport aux difficultés d’aujourd’hui, il ne peut y avoir de différenciation pernicieuse entre presse partisane et entreprise privée de presse.

Ce qui n’empêche pas d’apporter quelques précisions nécessaires sur cette dernière forme de presse, car l’appellation peut être trompeuse. De par la nature de son sujet et son environnement professionnel, cette entreprise-là n’est pas comme les autres. Le voudrait-elle qu’elle ne peut être d’un mercantilisme outrageant. Les amateurs de niches aurifères sont priés de s’abstenir. Le métier de toutes les difficultés, selon l’expression arabe, enrichit autrement. Il permet une immersion permanente dans la société, dont il finit par connaître tous les contours et toutes les formes de pulsion.

Pour des raisons de trésorerie, les deux genres de presse vivent actuellement des conditions de travail qui ne font pas honneur au métier de journaliste et à la mission de la presse. Évidemment qu’il y a une subvention allouée par l’État; mais elle fond comme neige au soleil dès qu’elle est confrontée aux multiples charges à assumer et autres factures à honorer.

La subvention de l’État n’est pas synonyme de renoncement à une part de liberté. Dans les démocraties endurcies, la France par exemple, l’État subventionne à hauteur des frais actualisés de parution, et n’hésite pas à venir au secours des entreprises de presse en difficulté. Sans que cela n’empiète sur le rapport à l’État subventionneur. Nos gouvernants seraient bien inspirés d’entreprendre une mise à niveau et d’adopter un état d’esprit de ce genre. L’objectif étant que le paysage médiatique ne se retrouve pas privé de diversité au présentoir, suite à la disparition de titres de mort lente et de guerre lasse. Le gagnant-gagnant ne sera plus que perdant-perdant.

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