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Pouvons-nous vraiment compter sur l’Afrique du Sud?

La rencontre entre S.M. Mohammed VI et Jacob Zuma à Abidjan a été fructueuse

Les entretiens qu’ont eus le Souverain et le Président sud-africain pourraient amorcer une embellie dans les relations longtemps froissées entre Rabat et Pretoria.

La scène remonte à 1995. À l’occasion du premier «Jour de la liberté», qui célèbre chaque année la fin du régime d’apartheid en Afrique du Sud, Nelson Mandela, auréolé depuis près d’un an du statut de président, a fait venir à Pretoria un hôte de marque. «Voici Dr [Abdelkrim] El Khatib, du Royaume du Maroc,» dit-il à la foule présente au meeting organisé à l’occasion de la journée, en lui demandant d’acclamer l’homme aux lunettes noires et à la barbe blanche se tenant à sa gauche. A l’époque, beaucoup sont surpris de voir le représentant d’un pays dit-on affidé aux puissances occidentales -le Maroc était, il est vrai, partie prenante de la politique d’«endiguement» du communisme en Afrique- salué, au même titre que de nombreux leaders du tiers-monde, par le héros sud-africain. «Il m’a dit: “Amenez vos hommes à Dar es-Salam, j’enverrai un avion pour les amener dans mon pays”,» raconte Mandela, en dévoilant comment le Maroc avait, au début des années 1960, contribué à la lutte contre la ségrégation raciale en Afrique du Sud.

Comme chien et chat
D’aucuns imaginent, par conséquent, Rabat et Pretoria entretenir d’excellentes relations par la suite, d’autant plus que «Madiba» vient d’effectuer en novembre de l’année précédente sa deuxième visite (déjà) dans le Royaume depuis sa libération en février 1990 (il y avait fait un crochet en février 1992 lors d’une tournée qui l’avait également mené en Libye et en Tunisie).

Le fait est qu’ils s’étaient trompés: les deux capitales sont, en vérité, devenues comme chien et chat, surtout dans la foulée du départ de Mandela en juin 1990 (qui tout compte fait est resté un bon ami du Maroc, s’y rendant même à titre privé en août 2005), et pis, l’Afrique du Sud est devenue la pire ennemie du Maroc à l’échelle du continent, si l’on excepte bien sûr le cas sans commune mesure de l’Algérie. En septembre 2004, Thabo Mbeki, président de la nation arc-en-ciel, va même jusqu’à reconnaître la pseudo «République arabe sahraouie démocratique» (RASD).

«L’Afrique du Sud se positionne en première ligne dans [le] conflit [du Sahara marocain] dans les forums internationaux (Organisation des Nations unies (ONU), mouvement des non-alignés…), en lieu et place de nos adversaires,» expliquait en mai 2012 Talal Rhoufrani, dernier ambassadeur en date du Maroc à Pretoria (janvier 2002-septembre 2004), lors d’une conférence qu’il avait donnée à l’Institut royal des études stratégiques (IRES).

Construire des relations fortes
L’audience accordée, ce 29 novembre à Abidjan, par le roi Mohammed VI au président sud-africain Jacob Zuma en marge du sommet Union africaine (UA)-Union européenne (UE) est-elle donc de nature à remettre d’aplomb les relations entre les deux pays? Et surtout, de pouvoir tirer profit de leurs nombreuses complémentarités, notamment aux plans économique et politique? On serait tenté de le croire à la lecture de la dépêche publiée dans la foulée par l’agence de presse nationale, la Maghreb arabe presse (MAP).

Celle-ci dépeigne un entretien «chaleureux et empreint de franchise et de bonne entente» entre les deux chefs d’Etat. Une nouvelle ère qui semble donc s’annoncer dans les relations maroco-sud-africaines et qui, d’après ce que rapporte ladite dépêche, devrait se traduire concrètement, dans le proche avenir, par la désignation d’ambassadeurs de haut niveau de part et d’autre. Beaucoup d’experts y mettent leur main au feu: l’audience d’Abidjan «augure d’un avenir prometteur pour les relations entre le Maroc et l’Afrique du Sud», croit savoir Liesl Louw-Vaudran, spécialiste ès-Afrique à l’Institut pour les études sécuritaires (ISS) de Pretoria. «La rencontre, de par les questions qui y ont été soulevées, aura à coup sûr un impact très important sur les relations entre les deux pays,» a-t-elle commenté.

Si tout se passe comme prévu, différents secteurs pourraient bénéficier de la reprise maroco-sud-africaine. On pense notamment au commerce, aux finances, à l’assurance, au tourisme et au transport. Des domaines dans lesquels le Maroc et l’Afrique du Sud sont considérés à l’heure actuelle comme des références à l’échelle de l’Afrique. «Le Maroc, qui a réussi à renforcer sa présence dans plusieurs secteurs à forte valeur ajoutée notamment en Afrique francophone, peut apporter une aide précieuse aux compagnies sud-africaines qui ont beaucoup de mal à percer dans cette partie du continent en raison de plusieurs facteurs, analyse Mme. Louw-Vaudran. L’Afrique du Sud peut jouer le même rôle pour le Maroc en Afrique australe.»

“Une aide précieuse”
Les deux pays seraient, de fait, «bien positionnés » pour entrer dans des joint-ventures dans plusieurs régions du continent. Dans la conférence qu’il avait donnée à l’IRES, M. Rhoufrani avait, pour sa part, cité en exemple la conférence conjointe organisée en juillet 2002 à Ifrane par l’Université Al-Akhawayn et l’Institut sud-africain des affaires internationales (SAIIA), qui relève de la prestigieuse Wits University de Johannesburg.

«Il existe d’énormes potentialités qui méritent d’être explorées et développées,» avait-il affirmé. Mais le principal gain est bien sûr attendu au niveau politique. Ainsi, si le Maroc parvient à se délester de l’opposition de Pretoria lors des prochaines réunions internationales et surtout continentales, il aura déjà remporté un énorme pari.

Un énorme pari
Rappelons que l’Afrique du Sud avait, plus même que l’Algérie, donné de la voix pour retarder l’adhésion du Royaume à l’UA, finalement actée en janvier dernier.
Si donc on peut croire, à partir de l’audience d’Abidjan, à une embellie entre le Royaume et Pretoria, il faut se rappeler cependant que M. Mbeki, en son temps déjà, se disait favorable à un renforcement des relations maroco-sud-africaines -il en avait même fait un thème dans un discours au parlement en mai 2004-, avant de reconnaître quelques mois plus tard la pseudo «RASD». En outre, l’Afrique du Sud demeure, quoi qu’on dise, un État démocratique, où les pouvoirs sont strictement séparés -les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire sont d’ailleurs domiciliés dans trois villes différents, à savoir Pretoria, Le Cap et Bloemfontein-, et s’attendre à une position unifiée des institutions du pays serait se tromper lourdement.

Mais c’est, comme dirait l’autre, déjà ça: après le Rwanda, la Tanzanie, l’Ethiopie, le Nigeria, le Ghana, la Zambie et vraisemblablement l’Angola -dont Mohammed VI a également rencontré le président, João Lourenço, à Abidjan-, c’est donc un autre allié historique de la pseudo «RASD» qui, en un peu plus d’une année à peine, opère un rapprochement avec Rabat. De quoi, somme toute, espérer des lendemains meilleurs.

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