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POUR UN NOUVEL ÉLAN

Le temps du diagnostic est révolu; tout a été dit pratiquement sur tout –le Souverain l’a encore réitéré devant le Parlement. Une forte reprise en main s’impose, à l’évidence. Avec les mêmes équipes?

Depuis le précédent discours du Trône, voici un an, il paraît difficile de parler d’un long fleuve tranquille. Faut-il s’en étonner? C’est que, en effet, le Maroc n’est ni la Suisse, ni le Danemark, où les cycles historiques sont achevés, et qu’il doit faire face à tant de challenges et de défis. Tout est en chantier et il faut faire face. Pour la fête du Trône, le 30 juillet 2018, les symboles ont déjà leur place. Témoin en particulier la visite de S.M. Mohammed VI à Al Hoceima. Une page se tourne donc; elle a été lue par le Souverain en plusieurs circonstances publiques au cours de l’année écoulée; et elle n’a été finalement tournée que parce qu’elle allait être suivie de mesures et d’ajustements.

Indolence et bureaucratie
Qu’est-ce qui est au fond au coeur du débat, hier et aujourd’hui? La mise en oeuvre des politiques publiques qui, elle, relève au Chef du gouvernement. Il faut ici revenir sur le discours du Trône du 29 juillet 2017, le plus sévère parmi ceux des dix-huit ans du règne de S.M. Mohammed VI. Le constat qui avait été dressé à cette occasion se décline sur plusieurs plans. Le premier a trait au décalage entre le Maroc tel qu’il est perçu à l’international pour sa crédibilité, son attractivité et sa stabilité politique alors que la situation sociale accuse une crise. Des plans sectoriels ont été mis en oeuvre avec des résultats et des acquis mais, d’un autre côté, les projets de développement humain et territorial demeurent bien en-deçà des attentes des citoyens.

À quoi tient cette situation? À des habitudes de travail indolentes et bureaucratiques, à de multiples dysfonctionnements et à une absence de cohérence et d’une approche transversale. L’ambition est grande mais elle n’est pas appuyée et soutenue par un esprit d’entreprise et une ferme volonté réformatrice.

La gestion l’emporte et ce mode de fonctionnement prévaut tant dans les administrations que dans les collectivités locales. La productivité n’est pas prioritaire et ce à la différence du secteur privé soumis, lui, à la concurrence et aux lois des marchés local et international. Tout était à revoir pour remédier à la mauvaise gouvernance de l’administration publique, pléthorique et budgétivore avec une masse salariale de 104 milliards de dirhams, correspondant à 12% du PIB. Le Souverain avait instamment recommandé alors aux agents d’autorité, aux responsables publics, aux fonctionnaires et aux élus d’adopter de nouvelles méthodes de travail pour être à la hauteur de leurs responsabilités et de répondre ainsi aux besoins et aux attentes des citoyens.

Un “seisme” salvateur
Cet état des lieux a-t-il enregistré des corrections dans une perspective d’amélioration? Des rapports ont été élaborés par la Cour des comptes et présentés au Roi puis rendus publics à la fin du mois d’octobre 2017. Quatre ministres ont été limogés, ainsi que des responsables d’entreprises publiques; d’autres ont été sanctionnés en ne pouvant plus postuler à des fonctions publiques. D’importants mouvements ont marqué l’administration territoriale.

Par-delà le programme régional d’Al Hoceima, signé en octobre 2015, c’est une nouvelle méthode de travail qui a été imprimée aux différents départements ministériels. Des programmes régionaux alors en berne ont été activés. Il était temps! Il aura donc fallu ce que l’on a appelé un «séisme» pour que la machine de l’État et celle des collectivités locales se remettent activement en marche. Donnent-elles pour autant satisfaction? Un jugement plutôt nuancé s’impose, à l’évidence. Il est connu, en effet, que le gouvernement a été sérieusement bousculé par cette conjoncture et qu’il lui a fallu retrouver ses marques.

Le slogan de Saâd Eddine El Othmani, à savoir «l’écoute et les réalisations», n’est pas très prenant. Si tel avait été vraiment le cas, il n’aurait pas subi comme il l’a fait les effets du boycott de trois marques commerciales déclenché le 20 avril 2018.

Les effets du boycott
Il n’a pas vu la fronde venir; pas davantage, il n’a pas su y faire face ni y faire montre d’une rapide réactivité. Le malaise au sein du cabinet s’est accentué avec la démission d’un ministre PJD, Lahcen Daoudi, le 11 juin 2018 –une démission non encore actée à ce jour et qui pèse sur la cohésion du gouvernement ainsi que sur celle de sa majorité. Pour la deuxième année de son mandat, ce cabinet fera-t-il mieux? L’interrogation subsiste, ne serait- ce que parce que le programme n’a été présenté que par le ministre porte-parole, entouré de membres du cabinet du Chef du gouvernement. Qu’en dire sinon que les cinq autres alliés brillaient par leur absence à cette occasion? Pas vraiment une image forte de solidarité! C’est qu’un nouvel élan doit être retrouvé dans l’action gouvernementale. Pour Saâd Eddine El Othmani, d’importantes réformes sont sur la table: enseignement, santé, protection sociale, plan d’action national en matière de démocratie et de droits de l’Homme, lutte contre la corruption, réforme des CRI, nouvelle charte de l’investissement… Mais tout cela participe-t-il véritablement d’un grand élan? N’est-ce pas le nouveau président de la CGEM, Salaheddine Mezouar, qui a pris ses fonctions en insistant prioritairement sur la nécessité de restaurer la confiance chez les opérateurs économiques? N’est-ce pas aussi le ministre de l’Économie et des Finances, Mohamed Boussaïd, qui vient de déclarer qu’il est temps de redonner confiance aux opérateurs et d’accompagner les entreprises en présentant les lignes de la note de cadrage du projet de Loi de Finances pour 2019? Six ans et demi après le cabinet Benkirane puis El Othmani, l’on en est encore là! Mais qu’a fait cette majorité depuis pour en arriver à cette situation où l’attentisme le dispute au manque de visibilité?

D’une autre manière, il vaut de se demander, au passage, si ce même gouvernement est en mesure de trouver en lui-même de nouvelles ressources pour passer d’une certaine forme de gestion -notoirement sujette à caution– à un nouvel élan pouvant imprimer son action? C’est une mise au net de toute une méthodologie qui doit être faite. Elle doit s’inscrire dans une réflexion nationale renouvelée portant sur un nouveau modèle de développement qui a été l’axe du discours royal devant le Parlement, le 13 octobre 2017. Cela veut dire une conception intégrée, un nouveau dynamisme, une approche participative, une régionalisation avancée…

Le rôle de l’État
Le Souverain a également appelé à observer «une escale donnant le temps de se pencher collectivement sur les questions et les problèmes qui préoccupent les Marocains». Depuis près de dix-mois, a-t-on avancé dans cette perspective? Le Chef du gouvernement n’a rien installé dans les semaines qui ont suivi une commission dédiée à cette problématique, sans tellement de suite. Des débats se sont tenus ici et là, académiques ou autres, sur cette même question. Mais rien de bien nouveau encore si ce n’est une forme de vulgarisation de ce qu’est un modèle de développement. Au-delà du nez sur le guidon de 2019 ou de 2020-2021 (les scrutins locaux et parlementaire), c’est une nouvelle stratégie de croissance qui doit être mise en oeuvre. Celleci doit s’articuler autour de plusieurs piliers: une plus grande compétitivité de l’appareil de production, la promotion du secteur privé pour lui permettre de mieux entrer en concurrence sur les marchés internationaux de biens et services à forte teneur technologique, la redéfinition de la place et du rôle de l’État ainsi que des services publics. Dans cette stratégie, il convient de prendre en compte plusieurs paramètres: les capacités administratives possibles et mobilisables; la faisabilité et le coût politique des réformes à entreprendre; enfin, le séquencement des réformes à moyen et long terme. S’y attellet- on aujourd’hui? Pas vraiment.

Le temps du diagnostic est révolu; tout a été dit pratiquement sur tout –le Souverain l’a encore réitéré devant le Parlement. Dans le même temps, l’incantation rituelle du «il faut», ou d’«il n’y a qu’à» n’est plus de mise; elle a conduit à la frilosité et même à l’immobilisme. Une forte reprise en main s’impose à l’évidence. Avec les mêmes équipes? Pour faire la même politique? Le cap, lui, est connu; il s’inscrit dans une vision. C’est la déclinaison de celle-ci autour de séquences et de priorités couplées à la réunion des conditions de leur opérationnalisation qui est à l’ordre du jour. Pas des postures et des effets d’annonce sans lendemain, mais l’adhésion à des politiques publiques réformatrices.

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