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Les pigeons, dindons de la farce

Abdellatif Mansour

On comprend que la wilaya de Casablanca ne veut pas se faire pigeonner.

L’acte d’achat des produits alimentaires n’est pas forcément suivi d’une consommation réelle et effective. Entre les deux, il y a comme une latence qui finit par l’abandon de ce qu’on a ardemment voulu se mettre sous la dent et qui se retrouve à la poubelle. Un vrai paradoxe que la FAO (Organisme de l’ONU pour l’agriculture et l’alimentation) a traduit en chiffres sur la base d’une enquête menée conjointement avec un centre international d’études agricoles. On ne tombe pas des nues, puisqu’il s’agit d’un aspect essentiel de nos us et coutumes et de notre vécu au quotidien. Les données chiffrées sont accablantes. Elles donnent la mesure d’un énorme gâchis. Jugez-en.

Pas moins de 45% des familles interrogées reconnaissent dépenser entre 6 et 51 dollars par semaine pour des aliments qu’elles ne consomment pas. Bien que le phénomène touche pratiquement toutes les catégories sociales, il y a tout de même des nuances dans ce gaspillage aux dimensions nationales. 42,6% des familles déboursent entre 6 et 20 dollars par semaine pour l’achat de nourritures finalement non consommées. Alors que 10% des familles dépensent entre 21 et 50 dollars, soit 1.092 à 2.600 dollars par an, d’aliments sans jamais les avoir mis à la bouche. Au total, ce sont 45,1% des produits alimentaires défraîchis qui passent à la poubelle. La palme d’or revient au pain, dont 25% finissent par être impropres à la consommation.

Lorsqu’on sait que la vente de cet aliment de base atteint une dizaine de milliards d’unités par jour, on se fait une idée de l’énormité de cette perte sèche, tous produits confondus, qui représentent 45% de la production alimentaire nationale. Le fait que le pain sec soit recyclé en nourriture animale, particulièrement dans les campagnes où tout se crée, tout se transforme et rien ne se perd, n’y change rien.

Évidemment, cette tendance au gaspillage devient plus visible durant le mois de Ramadan qui, pour le coup, vient de nous quitter. Toute la philosophie sociale et altruiste fondatrice du jeûne se retrouve en décalage par rapport à une table du ftour gargantuesque. Difficile de faire mieux que ce grand écart entre un carême sacré et une grande bouffe qui rend les yeux plus gros que le ventre.

De façon générale, hors-Ramadan, cette boulimie appelle quelques interrogations sur la nature de notre société et sa stratification socio-économique. Par quelle subtilité de gestion du budget familial, le panier de la ménagère s’accommode-t-il de ce dépassement de dépenses qui n’a de proportionnel que le gâchis?

Lorsqu’on observe l’afflux vers des étalages achalandés et des charrettes ambulantes bien garnies, on se demande si on est vraiment dans un pays pauvre! Peut-être pas le pays, mais certainement plus qu’une bonne part de la population. Autrement dit, des pauvres bien nourris qui ont les moyens de leur pauvreté. Et tant pis pour les puristes de la sociologie

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