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On achève bien les salles de cinéma!

Plus que 27 salles au Maroc qui continuent de tourner au ralenti

Il n’y a plus de nouvelles salles de cinéma qui ouvrent, mais plutôt des anciennes qui ferment les unes après les autres, dans un pays où des dizaines de festivals de cinéma se déroulent à longueur d’année. L’absence de réactivité des pouvoirs publics demeure incompréhensible.

C’est un autre exemple des multiples paradoxes de notre pays. Alors qu’on fête le 7ème Art en grande pompe, à travers des festivals de cinéma et de films dans toutes les régions et à longueur d’année, les salles de cinéma ferment, les unes après les autres. La contradiction atteint son zénith quand on voit que des manifestations d’envergure régionale et internationale se déroulent dans des endroits autres que dans de vraies salles de cinéma: terrains vagues ou locaux appartenant soit à la municipalité ou au département de la Culture. Le comble, c’est que les films sont souvent projetés sur des écrans portatifs sur les plages ou sur les façades de certains immeubles.

Les autorités de tutelle ou les organisateurs de ces festivals s’habituent à ce constat consternant et récurrent, pour n’avoir rien fait pour le changer. Et même dans les allocations de cérémonies d’ouverture de leurs festivals, les responsables n’osent pas en parler, laissant perplexes des invités de haute facture, acteurs et réalisateurs de renommée mondiale.

Mais aujourd’hui la situation, devenue catastrophique, mérite qu’on s’y arrête. La Chambre marocaine des salles de cinéma a d’ailleurs tiré la sonnette d’alarme au sujet de la fermeture d’un grand nombre de salles obscures à cause de la faible affluence du public, du piratage et du manque de soutien.

Sur les 250 salles, dont certaines chargées d’histoire, qui faisaient la fierté de certaines villes et quartiers il y a une dizaine d’années, seules 27 (Megarama, Imax, Rif, Ritz, Colisée, ABC…) sont encore ouvertes, et dont certains propriétaires, des passionnés, résistent tant bien que mal à la tentation de fermeture.

«Les 27 salles encore ouvertes dans diverses régions du Royaume sont au bord de la faillite et se dirigent vers la fermeture», a indiqué la Chambre à l’occasion de la tenue, mercredi 10 octobre 2018, de son assemblée générale ordinaire, estimant que la «situation tragique» de ces salles «les pousse à rejoindre le lot de plus de 250 salles ayant fermé définitivement».

Une lourde fiscalité
Parmi les propriétaires de salles encore ouvertes, passionnés jusqu’au bout de cet art, on trouve le Dr Hassan Belkadi. Il est patron de trois grandes salles (Rif, ABC et Ritz), entièrement rénovées et équipées de la dernière technologie de haute définition 4K et une excellente qualité de son. Il a été d’ailleurs précurseur, étant le premier en Afrique à avoir équipé en premier sa salle Rif, sise avenue des FAR, à Casablanca, puis ses autres salles, ABC et Ritz, dans la même ville, de projecteurs cinéma dernier cri Sony digital 4K haute résolution, qui fonctionnent quelle que soit la taille de l’écran de cinéma, et dont le coût unitaire (en plus de celui des accessoires) oscille entre 1 et 1,5 million de dirhams.

Des moyens colossaux dont certains propriétaires ne disposent pas. Alors que certains d’entre eux ont tout bonnement baissé les rideaux, d’autres se sont dotés de vidéos- projecteurs pour passer des films piratés. Autant en profiter du piratage, quitte à l’encourager et être dans l’illégalité!

Les investissements consentis par Hassan Belkadi dans les réaménagements, l’équipement et la modernisation de ses salles de cinéma, accouplés à une stratégie de projection de produits inédits (transmission en direct et par satellite de festivals du film européen, du film français et de célèbres opéras et ballets … en partenariat avec Pathé-France, l’ambassade de France…), même à des prix sacrifiés, n’ont pas suffi pour relancer l’activité de ses salles de cinéma.

Plusieurs facteurs, seuls ou réunis, en sont la cause. Et c’est autant valable pour ses propres salles de cinéma que pour les autres rares salles qui existent encore. «En sus de la baisse d’affluence, je citerai entre autres le piratage, une fiscalité lourde et pénalisante, et la l’absence de réactivité de l’Etat pour sauver le secteur ou plutôt les rares salles qui existent encore», se désolet- il.

Subventions modiques
En 2012, le ministre El Khalfi avait mis en place des commissions dont une d’aide au numérique qui accordait une subvention de 1 million de dirhams par salle de cinéma. La même commission estime que le montant de la subvention est «trop» important et l’a réduit ainsi à 60% du montant initial pour la première salle, 50% pour la deuxième salle et 45% pour la troisième (pour ceux qui détiennent plus d’une salle). Le comble, c’est que ces subventions modiques (par rapport aux investissements) ont été taxées à hauteur de 35%. Faites le calcul de qui ce qui reste!

«Ces subventions insuffisantes n’ont couvert que les investissements consentis dans une de mes trois salles. J’ai mis donc la main dans la poche. Ceci au moment où des commissions comme celle d’aide de la production de films marocains octroie 60 millions de dirhams en principe comme avance sur recettes. Or, il s’est avéré que ce sont des fonds perdus», s’exclame Dr Belkadi. C’était à la veille d’un tournant, celui de la nécessité de changer les projecteurs à pellicules par des projecteurs numériques (les pellicules ont cessé d’être commercialisés sur le marché international à partir d’août 2013).

En outre, la taxe urbaine sur les salles de cinéma est passée en peu de temps de 3.000 à 30.000 dirhams, la TVA de 13 à 20%, alors que le chiffre d’affaires de la grande majorité de celles-ci ne dépasse guère, dans les meilleurs des cas, les 5.000 ou 6.000 dirhams.
Les responsables de la tutelle sur le secteur sont aux abonnés absents, regrettent les propriétaires de salles de cinéma. Pour Dr Belkadi, au cas où l’Etat n’intervient pas en urgence pour sauver ce qui reste à l’être, dans dix ans au plus, le Maroc déplorera la disparition de la dernière salle de cinéma dans un pays qui cultive encore la passion pour le 7ème Art.

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