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Du nouveau dans l’enquête sur l’assassinat, en 1996, des sept moines cisterciens en Algérie

Tibhirine, le dossier noir

Un rapport d’experts français jette le doute sur la version algérienne au sujet de l’exécution, il y a vingt ans, des moines trappistes. Retour sur un drame qui n’a pas encore livré tous se secrets.

Un crime, un drame. Dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, sept moines français sont enlevés dans une montagne, au sud d’Alger, en pleine guerre civile. Deux mois plus tard, on a retrouvé leurs seules têtes décapitées. L’enquête a été chahutée, freinée des quatre fers par l’Algérie. Le Groupe islamique armé (GIA) avait alors annoncé leur exécution. Ce sera la thèse officielle, qui met en cause le responsable de ce groupe terroriste, un certain Djamel Zitouni. Une thèse qui a fortement varié au fil des ans; pas crédible du tout, au final.

L’avocat des familles ne cesse de le marteler. Pour Patrick Baudoin, «il y a trop d’anomalies, trop de dissimulations». Circule alors l’hypothèse d’une «bavure» de l’armée algérienne. Les sept moines auraient été tués par erreur peu après leur enlèvement et ce depuis un hélicoptère en opération. Les militaires auraient pris les prisonniers pour un commando du GIA –ils auraient alors tiré.

Cette version a été fournie notamment par le général François Buchwalter, qui était en 1996 attaché militaire à l’ambassade de France à Alger. Il a précisé qu’il relayait ainsi des témoignages dignes de foi qui lui ont été rapportés, en particulier celui du frère d’un des pilotes des hélicoptères. L’erreur est constatée par une patrouille au sol. Les Algériens procèdent alors aux décapitations pour dissimuler leur «bavure» et imputer aux islamistes le décès des moines. Une autre thèse est à relever. Selon elle, les GIA de cette région de Médéa étaient infiltrés et manipulés par les services secrets dirigés par les généraux Toufik Mediene et Smaïn Lamari, respectivement numéro 1 et 2 du Département du renseignement et de la sécurité (DRS, ex-sécurité militaire). D’autres témoignages confirment qu’en 1996, l’enlèvement des moines a été opéré sur ordre d’Alger; ils exaspéraient le DRS, qui leur reprochait de soigner les terroristes. L’opération qui est alors montée vise un triple objectif: faire partir les moines du monastère de Tibhirine de la région; discréditer les islamistes; et s’attirer la reconnaissance de Paris en faisant ensuite «libérer » les otages par l’armée.

Échantillons interdits
L’enquête française, de son côté, sera longue. La famille de Christophe Lebreton et du Père Armand Veilleux –deux des moines assassinés– se constituent partie civile à Paris. Le dossier est confié au juge Jean-Louis Bruguière puis repris en 2007 par Marc Trévidic. Il faudra sept ans à ce dernier pour obtenir le droit de se rendre sur place, au monastère de Tibhirine, en octobre 2014. On lui refuse cependant l’audition des témoins. L’exhumation des corps a bien lieu mais il lui est interdit d’emporter des échantillons permettant en particulier de dater avec précision les décès.

Malgré tout, au vu des examens sur place, le magistrat et les experts français qui l’accompagnent parviennent à ces conclusions: une mise à mort des moines par égorgement antérieure à leur décapitation; une inhumation également antérieure; enfin, le déplacement des particules de terre retrouvées sur les victimes provenant d’un autre endroit que celui où elles ont été prétendument retrouvées. Le 23 février 2018, une nouvelle étape est franchie avec le rapport d’experts français à la justice. Un document de 185 pages qui permet d’aller plus loin et dont les conclusions ont été divulguées fin mars 2018. Les examens réalisés n’ont pu se faire qu’à compter du mois de juin 2016 avec l’autorisation donnée par Alger de ramener des échantillons en France. L’argument jusqu’alors invoqué par Alger pour cause de souveraineté nationale a été ainsi évacué.

Décapités après la mort
Qui a assassiné les moines de Tibhirine? Les islamistes du GIA? Une bavure de l’armée algérienne? Ou une manipulation des services secrets algériens? Trois pistes se dégagent dans ce rapport d’expertise. La première, c’est que les têtes ne portent pas de trace de balles, ce qui écarte la thèse d’une erreur de tir de l’armée avancée en 2009 par le général Buchwalter. La deuxième piste intéresse le fait que les moines ont été assassinés plusieurs semaines avant la découverte officielle des têtes, probablement à la fin avril 1996. Ce fait est établi par la présence de cocons d’insectes à l’intérieur des têtes bien avant leur découverte le 30 mai 1996. Enfin, cette dernière piste: les dépouilles ont été décapitées après la mort. Des traces d’égorgement avec une lame fine puis une lame à dents ont été retrouvées sur certaines têtes. Celles-ci ont été inhumées une première fois avant leur découverte à l’air libre sur la route de Médéa. La version officielle d’Alger est fortement remise en cause. D’autres faits troublants préoccupent le magistrat saisi, Nathalie Poux, telles les interversions dans l’identification, les crânes présentés lors des analyses ne correspondant pas aux bonnes personnes –une correction qui ne peut se faire qu’avec des analyses ADN.

Une grande avancée donc avec ce rapport d’expertise. Des investigations vont se poursuivre. Ce qui est en cause depuis vingt-deux ans, c’est bel et bien la chape de plomb qui pèse sur la recherche de la vérité. Ceux qui «savent» sont encore au pouvoir en Algérie. Un dossier noir…

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