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Ni guerre, ni paix

Mustapha Sehimi

Mustapha Sehimi

Comme si le chaudron et  les braises au Moyen-  Orient ne suffisaient pas!  Comme s’il fallait ajouter  à la menace majeure de  DAECH une autre crise qui s’engage  dans une escalade entre Téhéran et  Riyad! C’est que l’exécution, samedi 2  janvier 2016, de l’imam chiite cheikh  Nimr Baqir Al-Nimr, avec 46 autres  condamnés accusés de “terrorisme” est  en train de générer une situation exceptionnelle  dans la région. Dès le lendemain,  l’Ayatollah Ahmed Khamenei a  réagi avec violence: “Sans aucun doute,  le sang de ce martyr versé injustement  portera ses fruits et la main divine le  vengera des dirigeants saoudiens”. Des  manifestants se sont empressés alors  en masse pour mettre à sac l’ambassade  saoudienne à Téhéran. D’autres  manifestations ont eu lieu ailleurs, à  Beyrouth, Ankara, Bagdad, au Pakistan  et même au Cachemire. Au Liban, Hassan  Nasrallah, dirigeant du Hizbollah, a  appelé pratiquement au soulèvement,  condamnant le “terrorisme” et le “despotisme”  de l’Arabie Saoudite.

Cette montée des périls va-t-elle pouvoir  être maîtrisée? Des chancelleries s’y  emploient en tout cas. Elles appellent à  la retenue et à l’installation d’un climat  d’apaisement. Mais seront-elles entendues?  Tout paraît en effet se passer  comme si cette crise trouvait en ellemême  un facteur autonome qui n’a pas  fini d’emporter toutes les conséquences  potentielles voire prévisibles. La rupture  des relations diplomatiques décidée par  Riyad, suivie par le Koweït et Bahreïn,  traduit bien une conflictualité qu’il sera  difficile de contenir.

Des interrogations subsistent. Fallait-il que Riyad passe à l’acte et fasse exécuter  ce dignitaire chiite? Il avait été en effet  condamné à mort depuis octobre 2014  et il était sans doute la figure de premier  plan de la contestation chiite en Arabie  saoudite. Il avait dirigé ainsi, dans l’est du  royaume, les manifestations chiites, en  2011 et 2012, une population marginalisée  de deux millions de personnes sur les vingt  millions du royaume. Il s’était positionné  alors sur une ligne menaçante, alternative,  jugée subversive: renversement de la monarchie  si la répression persistait, possible  sécession de l’est du pays et sa fusion avec  Bahreïn, en majorité de population chiite. Une autre observation a trait au mode de  gouvernance actuel en Arabie Saoudite.

Référence est faite ici à la personnalité du  nouveau roi, Salman, et à celle du viceprince  héritier, son fils, Mohamed Salman,  en charge de la défense ainsi qu’à celle du  neveu du roi et prince héritier, Mohamed  Ben Nayef, chargé de l’intérieur. La nouvelle  équipe s’accomode mal de la réinsertion  progressive de Téhéran dans la scène  internationale. Enfin, il traduit la ferme  volonté d’endiguement de l’influence de  Téhéran dans la région, illustrée par le  soutien apporté aux houthis -de confession  chiite- au Yemen. D’où l’intervention militaire  saoudienne, à la tête d’une coalition arabe pour éviter que s’installe à leur  frontière sud un Hezbollah yéménite.

Alors que les deux pays ont dernièrement  connu un début de normalisation  diplomatique, toutes les cartes  sont désormais rebattues. À vienne,  voici deux mois, à l’occasion de la  conférence sur la Syrie, les ministres  des Affaires étrangères des deux pays  avaient pris langue lors d’un entretien.  Il avait été décidé la nomination d’un  ambassadeur saoudien à Téhéran  en remplacement d’un chargé  d’affaires. Dans ces conditions, les  conséquences de cette nouvelle crise  vont peser sur d’autres dossiers en  instance. Comment reprendre les  discussions sur la Syrie prévues à la  fin de ce mois-ci à Genève ?  Mardi dernier, le Conseil de sécurité  a fermement condamné les attaques  contre les locaux diplomatiques  saoudiens en Iran.

Ban Ki-moon, pour  sa part, a aussi vivement condamné  ces actes mais aussi l’exécution par  l’Arabie saoudite de cheikh Nimr  Baqir Al-Nimr. Washington et d’autres  capitales demandent aux deux pays  d’éviter d’aggraver la tension entre  eux. Quant à la Ligue arabe, qui doit  se réunir dimanche 10 janvier 2016 au  Caire, qu’en attendre? Prendra-t-elle  des initiatives participant d’un climat  d’apaisement? Et, le cas échéant,  quelle pourrait être leur faisabilité et  leur concrétisation? En tout état de  cause, il semble bien qu’il y ait une  sorte de recadrage de la politique de  l’Arabie Saoudite. L’ennemi principal  n’est-il pas désormais l’Iran et les  chiites? La mobilisation d’un large  front de lutte contre DAECH n’est-elle  pas reléguée au second plan?

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