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Nabyl Ayouch: « Le Maroc n’a pas écrit son récit national »

Nabyl Ayouch nous parle de son dernier film, Razzia, sorti en salle le 14 février. Un film universel mais spécifique, un film engagé mais pas réaliste, selon son auteur. Un film où sévit un Maroc importé. Quelle a été la liberté de l’artiste?

Est-ce se tromper que de dire que Razzia est à la fois un film à vocation universelle mais spécifique à un Maroc où le conservatisme est peutêtre plus parlant qu’ailleurs?
Il a un ADN. Non seulement je pense que toutes les personnes peuvent s’y identifier, marocains ou pas marocains, mais je l’ai vécu. Voyageant avec à travers le monde, à travers les festivals, je rencontre un public. Il m’arrive de rencontrer des femmes qui me disent: Nous-mêmes ne pouvons plus porter une jupe dans des quartiers de Paris, ne pouvons plus nous habiller comme nous le voulons. Je réponds que je sais. J’ai vécu ici en France, je connais cette réalité. Il y a des jeunes dans des quartiers défavorisés aux Etats-Unis, dans des ghettos, qui, eux aussi, ont des rêves brisés. Donc, je ne pense pas que ce soit un film qui, parce qu’il part de la réalité marocaine, de la ville de Casa, cette ville qui m’inspire, qui me hante, ne parle que du Maroc. Un film qui part du Maroc oui, parce que l’universalité, c’est aussi, partir de quelque part. Mais c’est un film qui parle d’abord de l’état du monde.

Voyant le film, on peut comprendre que le Marocain connaît mal son Histoire. Qu’en dites-vous?
Absolument, je pense que le Maroc n’a pas écrit son grand récit national, il a laissé le soin à d’autres de le faire. C’est quelque chose qui est en train de revenir aux visages aujourd’hui. On doit prendre en main notre récit national et ne pas laisser à d’autres, et sur des sujets aussi essentiels que l’école, par exemple, le soin de le faire. La mission de l’école, c’est de construite l’individu de demain, de sortir un adulte de l’enfant, un adulte prêt à affronter les défis en toute conscience. Mais quand, à un moment, on supprime les humanités du cursus scolaire, la pensée critique et ce qui suit, on supprime cette capacité de l’être humain à comprendre le monde. On en fait un être complètement aseptisé, lobotomisé, qui va aller vers celui qui crie le plus fort, y compris les idéologies les plus extrêmes. Ce n’est pas l’image que j’ai du Maroc. Je veux un Maroc qui non seulement accepte l’autre mais comprend que l’autre fait partie de nous mêmes.

Justement, en parlant de l’éducation, on voit dans le film ce prof parachuté dans les zones montagneuses. Est-ce que le cinéma peut se contenter du réalisme pour se dire engagé?
Si un cinéma réaliste revient à creuser, comme un anthropologue, comme un chercheur d’or, dans les sous-sols, en quête d’un Graal, d’une vérité, d’être un véritable observateur et un témoin actif de la société, là oui, on peut dire que c’est un cinéma réaliste. Maintenant, si le cinéma réaliste est de traduire une réalité telle qu’elle est à l’écran, non. Je n’estime pas que je fais du cinéma réaliste. J’estime, au contraire, que j’interprète la réalité sous mon prisme de lecture et que c’est l’essentiel quand on fait du cinéma. Regardez Much Loved, par exemple, les gens qui ont regardé le film se sont dit «Ayouch est allé filmer là où il ne faut pas…» «Oui, c’est notre réalité, mais on ne doit pas la montrer, c’est “hchouma”», disent-ils. C’est ma vision de la réalité que je traduis. J’exige, en tant qu’artiste, ce choix de n’être pas dans le réel, d’avoir la liberté d’interpréter, de traduire le réel sous une forme de réalisme qui n’appartient qu’à moi. Le réel me sert de nourriture, et aller chercher au plus profond de l’âme humaine me passionne.

Alors, justement, quel a été votre liberté pour Much Loved ou pour Razzia? Quelle est cette couche que vous avez pu rajouter en tant qu’artiste pour ramener la vision qui est la vôtre?
C’est la manière dont moi je vois ces femmes. La majorité des prostituées, au Maroc ou ailleurs, vivent comme des victimes, des pauvres filles sur lesquelles on tape du matin au soir. Moi, je ne les ai pas vues comme des victimes et c’est ça qui a pu déranger. J’ai eu envie de les voir comme des Amazones conquérantes, libres, qui ont construit autour d’elles une forme d’indépendance qui fait qu’elles ne sont plus dominées par les hommes, et ça, à mon avis, est une chose qui a beaucoup blessé l’orgueil du mâle… C’est la révolte des petites gens.

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