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Des molosses au service des criminels

Une loi interdit l’importation, la détention et le dressage de chiens réputés dangereux

Que des particuliers, dans un souci de se protéger de toute agression ou d’un vol éventuel, achètent des chiens et les dressent dans des clubs spécialisés, c’est tout à fait normal. Mais qu’on enregistre, officiellement et annuellement, 13.000 morsures de chiens considérés comme particulièrement «dangereux»: pit-bulls, American Staffordshire terriers, dogues argentins, Cane Corso, dogues allemands, Rottweilers. Ça, c’est inquiétant.

Cette donne pousse à réfléchir. Ces chiens, qui sont plus dangereux que d’autres (bergers allemand ou belge par exemple), sont plus utilisés par des criminels à des fins illégales telles que les agressions, vols, viols et combats et par des dealers pour se protéger ou repousser les inspecteurs de la brigade des stupéfiants, que par de simples amateurs de chiens.

Dans les grandes villes comme Casablanca, les dogues que l’on fréquente le plus et dont la figure, seule, fait peur, sont les pitbulls, les American Staff et les Rottweilers. Des molosses importés massivement d’Europe, en marché noir, à partir de l’an 2.000, plus précisément de la France, notamment après l’instauration de la loi relative aux chiens dangereux en 1999.

Près de vingt ans plus tard, le Maroc instaure une loi sur les chiens dits «dangereux», à l’instar des pays européens. À partir de vendredi 29 juin 2018, plusieurs races de chiens jugés dangereuses seront interdites. Un décret préparé par les ministères de l’Intérieur et de l’Agriculture et diffusé par le Secrétariat général du gouvernement (SGG), interdit l’importation, le dressage, la détention, l’adoption ou encore l’exportation des pitbulls, bulldogs et chiens-loups. Tout contrevenant s’expose à une amende pouvant aller jusqu’à 20.000 dirhams ainsi qu’à une peine de prison de six mois. Auparavant, l’importation et l’élevage de certains molosses et chiens de type dogue n’étaient soumis à aucune réglementation. La loi marocaine n’interdisait même pas leur acquisition. Dans les rues de Casablanca, leur nombre a considérablement crû ces dernières années. L’acquisition d’un chien «dangereux» n’est pourtant pas à la portée de tous. Un American Staff est acheté entre 2.000 et 5.000 dirhams. Un Rottweiler, lui, est vendu entre 5.000 et 10.000 dirhams, selon qu’on dispose de son livret généalogique ou pas.

Réputés pour être agressifs, et en dehors de leurs figures qui donne la trouille au ventre, il existe une différence entre ces races. Les pitbulls et les American Staff ont plus de souffle que les Rottweilers par rapport à la durée d’une morsure. «La morsure des deux premiers peut durer entre deux et trois heures sans répit ou relâche tandis qu’une morsure d’un Rottweiler ne dure généralement pas au-delà de 10 ou 15 minutes au plus», nous confie Mohamed Grini, ex-chef de la brigade canine de la préfecture de police de Casablanca, cumulant une expertise de 36 ans.

Muselière obligatoire
Pour ce maître-chien qui fait partie de l’élite marocaine dans le domaine canin qui s’est spécialisé aujourd’hui dans les prestations ciblées, les criminels choisissent un American Staff ou un Rottweiler car rien qu’à les voir, la victime a peur et est paralysée. Ces races sont nées avec une prédisposition innée à l’agression, à la morsure. Leurs dresseurs délinquants renforcent ce penchant inné en leur donnant des pneus à mordre et en leur donnant des fortifiants pour les muscler afin de les préparer aux combats qui se déroulent souvent dans la nuit dans des endroits isolés, par exemple dans le grand jardin de l’Hermitage à Casablanca.

Pour l’ex-officier de police spécialisé dans le dressage des chiens policiers, les délinquants dressent leurs chiens aux techniques de la garde-malfaiteurs, un apprentissage parmi d’autres prodigué comme une prestation payante par des clubs professionnels. On reconnaît trois clubs au moins à Casablanca. Les deux anciens sont le club de dressage de chiens de Bouskoura et le club de la section canine du Cercle amical français (CAF). Ceux-ci sont notamment affiliés à la Société centrale canine marocaine (SCCM), créée en 1934, et suivant la réglementation française. Il y a aussi le club Canoni. L’objectif de ces centres est de former les chiens à la discipline, à la défense du maître et à la garde. A chacune de ces trois sections correspondent des exercices spécifiques et bien déterminés. Le chien, âgé de 6 mois au minimum, apprend en l’espace de 3 mois la discipline et l’agilité, mais il a besoin d’au moins un an et demi pour pouvoir maîtriser l’attaque et la défense. Pour se perfectionner, la durée de l’apprentissage peut s’étaler sur 4 ans. Le chien apprend, dans le cadre des cours de spécialisation, la défense du maître, l’attaque lancée (en cas de fuite de l’agresseur), l’attaque arrêtée, la recherche malfaiteurs et l’attaque muselée (pour les chiens portant une muselière).

Dans ces clubs, on trouve de nombreuses races de chiens en stage, mais les plus courantes sont les bergers allemands, les bergers belges, les Rottweilers et les malinois. Petit rappel, les American Staff et les Rottweilers sont des chiens classés en 2ème catégorie, ce qui veut dire qu’ils doivent être tenus en laisse et porter obligatoirement la muselière dans les lieux publics. Leur morsure est extrêmement dangereuse, parfois fatale.

L’ex-chef de la brigade canine de Casablanca, Mohamed Grini, évoque une histoire insolite qui relate la dangerosité de cette race de chiens. «Un jour, je me promenais au marché aux puces Kriâa de Casablanca, quand une scène a attiré soudain mon attention: un homme a été attaqué par son chien, un Américain Staff, au moment où il tentait de le vendre. Le chien l’a mordu sans relâche et toutes les tentatives des badauds et commerçants pour dissuader le chien n’ont pas abouti. J’ai dû intervenir en usant des techniques recommandées dans ce cas de figure. Je vous raconte cette histoire pour dire que cette race de chiens peut se retourner contre son propriétaire si elle n’est pas bien dressée», explique-t-il.

Entretien et dressage
Et il n’y a pas que le dressage. Il y a aussi l’entretien. Le coût d’entretien a de quoi refroidir les ardeurs. Au prix d’achat d’un chien de ces races dangereuses (entre 2.000 et 10.000 dirhams), il faut ajouter environ 5.000 à 6.000 dirhams par an pour pouvoir entretenir l’animal quotidiennement et le nourrir. Sans oublier la vaccination, qui coûte environ 800 dirhams par an. Et le dressage du chien en lui-même, qui revient à 5.000 dirhams l’année. Une petite fortune pour entretenir et dresser un accompagnateur et un garde dissuasif mais qui ne décourage pas des délinquants de s’en servir à des fins criminelles. Les cas d’agressions, de vols et de viols à l’aide de chiens dangereux deviennent légion.

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