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Mohamed Mouftakir, réalisateur du film « L’Orchestre des aveugles »

Mohamed Mouftakir - © Photo : DR

Mohamed Mouftakir – © Photo : DR

« Il faut arrêter d’infantiliser le public marocain »

[quote font= »1″]Interview. Le dernier opus du réalisateur marocain Mohamed  Mouftakir, “L’Orchestre des aveugles”, sort dans les salles du  Royaume le 13 mai 2015. Il s’agit d’une autobiographie romancée  dans laquelle le réalisateur rend hommage à son père.[/quote]

Maroc Hebdo: Dans “L’Orchestre des  aveugles”, vous rendez hommage  à votre défunt père. Dans votre  précédent film, “Pégase”, il est  omniprésent et oppressant. Pourquoi  l’image du père vous obsède-t-elle?
Mohamed Mouftakir:
“L’Orchestre  des aveugles” est un film inspiré  de mon enfance, d’où son intérêt  pour moi. C’est une autobiographie  romancée, car raconter mes  premières années telles qu’elles  étaient vécues ne m’intéresse  nullement et n’intéressera  sûrement personne. C’est une  histoire qui s’articule autour de  ce qui s’est réellement passé et  de ce qui pourrait ou aurait pu se  produire. C’est cette éventualité que  j’essaie de partager avec le public.
La part de l’imagination dans ce film  dépasse un peu la réalité. N’est-ce  pas cela la magie du cinéma!? J’ai  perdu mon père au moment où j’en  avais le plus besoin. J’avais ressenti  cette mort comme une trahison. Je  me suis senti abandonné et je ne lui  avais pas pardonné cette disparition  prématurée. Ce film est une façon  de lui demander pardon et de me  réconcilier définitivement avec lui.

Par rapport à “Pégase”, votre dernier  film semble plus correspondre à  l’étiquette “grand public”… Qu’en  pensez-vous? Était-ce voulu?
Mohamed Mouftakir:
Il n’y a pas  un film grand public et un film  petit public. Il y a un bon film et  un mauvais film. Le rapport de  “L’Orchestre des aveugles” avec son  public est une question de suspense  pour moi. Personne ne sait encore  comment il va être accueilli par le  grand public. La seule chose dont je  suis sûr, c’est que le film ne va pas  le laisser indifférent.
J’ai grandi dans la “Ayta” et dans la  musique marocaine des années 70.  J’écoutais mon père et son orchestre  apprendre les paroles et s’entraîner  à interpréter différentes chansons  marocaines pour les jouer dans les  fêtes de mariage. Ces chansons et  cette musique ont ponctué ma vie  d’enfant. L’écouter, c’est comme  une thérapie pour moi. Je vois mal  un Maroc sans sa Ayta.
Ce film n’est pas un film sur la Ayta, il  en parle en la situant dans un cadre  esthétique et symbolique. Dans un  film, le rythme est un élément très  important.
Comment l’avez-vous travaillé dans  “L’Orchestre des aveugles”?
Mohamed Mouftakir:
Tout est  question de rythme et d’équilibre.  Pas de rythme signifie pour moi  sombrer dans l’ennui total. Je  compose mes films comme ferait  un peintre avec ses toiles ou un  compositeur avec ses partitions.  On a beaucoup travaillé la fluidité  entre les scènes pour que la suite  séquentielle ne soit pas arbitraire. On  a aussi respecté la loi des trois actes,  chère aux dramaturges classiques.  Dans ce film, il y a une vraie  histoire, une intention dramatique  et une approche esthétique. On a  tenu compte de tout ça pendant  l’élaboration du film. Depuis l’idée  jusqu’au mixage en passant par le  scénario, le tournage et le montage.

A votre avis, de quoi a besoin,  aujourd’hui, le public marocain?  Quel genre de film a-t-il envie de voir?
Mohamed Mouftakir:
Le public  a besoin de films sincères qui lui  parlent, aussi bien sur le plan  thématique, dramatique, esthétique  que symbolique. Le public marocain  n’est pas “idiot”, désolé pour le  terme. Mais souvent on le considère  ainsi! Il faut arrêter de l’infantiliser.  Il est capable d’apprécier les  bonnes choses et les preuves  sont nombreuses. Parfois je me  demande si ce n’est pas lui qui nous  infantilise. Les cinéastes marocains  doivent redescendre sur terre, sans  pour autant oublier qu’ils peuvent  s’envoler à tout moment.
Mon but en réalisant “L’Orchestre  des aveugles” est que le film plaise  aux Marocains.

Faites-vous confiance au public  marocain, sachant que ce public  «n’a pas la culture de la distance»  comme vous l’aviez si bien précisé  dans une de vos déclarations?
Mohamed Mouftakir:
Il n’y a pas  de public marocain et de public  étranger. L’aventure humaine,  le long de la grande Histoire,  est identique. L’être humain sait  apprécier le beau, l’esthétiquement  beau. Le rôle de l’artiste est de le  lui fournir. Le vrai artiste s’adresse  à l’humanité entière. N’est-ce pas là le but ultime de l’art? Remettre  en question l’existence humaine  et la questionner en dehors des  codes religieux, philosophique et  scientifique mais avec, surtout, des  codes esthétiques.

Racontez-nous comment vous  travaillez vos films d’un point de  vue narratif et visuel. Comment  développez-vous vos idées  jusqu’à en faire une oeuvre  cinématographique?
Mohamed Mouftakir:
Faire un  film est un long voyage d’où on  sort complètement transformé.  Il faut un moment de repos avant  d’entamer une nouvelle aventure.  Entre trouver l’idée et sortir le film  en salles, beaucoup de temps passe.  Faire un film, pour moi, nécessite le passage par trois phases qui  se résument en trois questions  primordiales. Quel film? Pourquoi  ce film? Et comment le traiter?  Répondre à ces questions le long du  processus de la fabrication d’un film  demande un peu de temps. Dans la  moyenne, je fais un film tous les 3  ans. Si on calcule ce processus en  terme de temps je vous dirais que  trois ans, c’est peu.

Qu’en est-il du financement de vos  films?
Mohamed Mouftakir:
Ce n’est  jamais facile de s’en sortir avec un  seul fonds d’aide, le producteur  est obligé de chercher d’autres  fonds internationaux, de frapper à  plusieurs portes, et ça n’est possible  qu’avec un bon projet, un bon plan  de financement et un réalisateur  de renom. La concurrence est rude  mais il ne faut jamais baisser les  bras.

Y a-t-il un projet de film en vue?
Mohamed Mouftakir:
Beaucoup  d’idées dans l’air. Rien n’est  encore décidé, une bonne idée  s’impose d’elle-même. C’est  comme la longue course de  millions de spermatozoïdes vers  l’ovule. Les artistes sont des ovules  fécondables.

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