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MOHAMED MALAL : « L’Etat est doublement coupable du drame de Sidi Boulaâlam »

Président USFP de la commission parlementaire de l’éducation nationale, de la culture à la Chambre des députés, Mohamed Malal a de la famille non loin de Sidi Boulaâlam, un village qu’il connaît très bien. Il nous donne son explication de ce qui s’est passé ce dimanche 19 novembre 2017.

En tant que député d’Essaouira, comment avez-vous ressenti le drame qu’a connu le village Sidi Boulaâlam?
D’abord, je ne peux que partager la douleur des familles des victimes et je suis solidaire avec elles dans ces moments pénibles. Un drame, une tragédie, c’est peu dire. Quinze femmes qui perdent la vie piétinées, c’est tout le pays et son image qui prennent un sérieux coup. Les chaines de télévision du monde entier et la presse écrite, notamment en Algérie, n’ont pas raté l’occasion pour s’attaquer au Maroc et à son modèle de développement.

Au vu des images insoutenables, c’est ce modèle de développement qui est en cause…
Il y a deux volets distincts sur lesquels vous me permettrez de m’arrêter. Le premier, la situation économique et sociale de la province d’Essaouira en général. Il s’agit d’une région composée de 57 communes dont la grande majorité sont rurales. 60% de ces communes n’ont pas d’eau courante. C’est une région classée, selon les rapports du Haut Commissariat au plan, comme étant l’une des plus pauvres du Maroc. Les gens vivent avec à peine 20 à 30 Dh par jour. Dans le village de Sidi Boulaâlam, il y a un peu de vignoble, des arganiers, la culture vivrière d’orge et de l’élevage. Avec la sécheresse qui s’abat sur la région, on voit mal comment la population peut s’en sortir. De là découle le deuxième volet, à savoir comment certaines personnes, ou certains milieux, profitent de cette misère à des fins inavouées mais qu’on devine aisément.

Abdelkébir Hadidi, qui distribuait des vivres à la population, en fait partie…
Bien sûr. Originaire du village, issu d’un milieu modeste, ce qui n’est pas une insulte, loin de là, le voilà qui en quelques années est devenu riche, se déplaçant dans des voitures de luxe et se permettant d’aider les gens de la région. Président d’une association d’apprentissage du Coran et pour les oeuvres sociales, il fait son opération de distribution de denrées alimentaires depuis cinq ans, selon ses dires. D’où ramène-t-il ses denrées? C’est la première question.

Donc il y a une deuxième question?
Non, plusieurs. La deuxième, qui peut certifier que ces denrées sont propres à la consommation? Les services de contrôle sanitaires ont-ils fait leur travail dans ce cas précis? Car voilà une ONG qui distribue de l’huile, de la farine et du sucre à des populations dans le besoin et en grande quantité en se prévalant d’avoir les autorisations administratives pour son action. L’ONSSA et les autres services de protection des consommateurs ont-ils donné leur aval quant à la qualité des produits distribués? Je ne dis pas que ces vivres sont frelatés ou périmés, mais les distribuer à des milliers de personnes nécessite les mesures de précaution nécessaires si toutefois l’opération en elle même est valable légalement et surtout humainement. Je m’explique, il y a eu mort de quinze personnes, c’est dramatique, mais il y a eu aussi l’humiliation de milliers de femmes et de leurs proches.

De quelle humiliation vous parlez?
Nous sommes un pays pauvre, c’est un fait. Les opérations caritatives ont toujours fait partie de notre culture. Mais dans nos traditions aussi, aider quelqu’un se fait discrètement. Imam de son état, M. Hadidi est mieux placé pour connaître ce qu’a dit le Prophète Sidna Mohammed à ce sujet: «Aide discrètement une personne dans le besoin, sans que ta main gauche ne sache ce que ta main droite a donné…», comme le dit un Hadith. M. Hadidi fait une campagne de publicité pour son opération, aidé en cela par des agents d’autorité et des élus locaux. Il a laissé les femmes attendre plus de deux heures avant de commencer la distribution qui a tourné au drame. Pire, l’image de centaines de femmes qui attendent a été prise par l’un de ses lieutenants du haut de sa maison. Pour lui, c’est la preuve qu’il envoie à ses donateurs pour leur montrer l’importance et le poids qu’il a. Et justifier la réception de nouvelles aides. Il va même plus loin en déclarant que la bousculade a eu lieu loin du point de distribution et qu’une fois qu’il a entendu les sirènes des ambulances, il a stoppé son opération…

Vous dites que M. Hadidi profite de la misère des gens. Que fait l’Etat pour venir en aide à ces populations pauvres?
Dans ce cas d’espèce, l’Etat est doublement coupable du drame de Sidi Boulaâlam. D’abord pour avoir laissé proliférer ce genre d’action –M. Hadidi n’étant pas le seul à agir de la sorte– dans la région. L’Etat a laissé faire et n’a même pas pris les précautions logistiques et de sécurité nécessaires. Le résultat, on l’a vu ce dimanche 19 novembre. L’Etat est aussi coupable du fait qu’il n’a rien fait pour développer la région, désenclaver ces villages et créer des opportunités d’emploi sur place alors que depuis au moins une dizaine d’années les cris d’alarme se poursuivent…

Quels cris d’alarme?
Un bureau d’études chargé de préparer le Plan de développement régional (PDR) pour le compte de la région Marrakech-Tensift-Al Haouz a rendu son rapport au mois de mai 2016. Il y est écrit noir sur blanc que la province d’Essaouira est des plus pauvres au Maroc et manque de tout. Durant mon précédent mandat de député, je n’ai pas arrêté, au niveau de la première chambre du Parlement, d’attirer l’attention sur les graves problèmes de la région et sur la nécessité d’adopter un plan de développement intégré des communes rurales de la province. Et je ne suis pas le seul à l’avoir fait. Nous demandons un meilleur accès aux soins, la création d’écoles communautaires permettant aux filles d’être scolarisées -dans ce cadre, la région enregistre le taux plus le bas actuellement à l’échelle nationale-, un soutien aux petits agriculteurs, l’adduction d’eau potable… Mais rien n’est fait. Les programmes de l’INDH, les villages de la région sont loin d’en être bénéficiaires.

Pourquoi?
Quand vous avez vu les images du douar Sidi Boulaâlam, avez-vous décelé le moindre signe d’un programme de développement humain? Il y a deux ans de cela, au cours d’une réunion avec le gouverneur de la province, j’avais demandé à ce qu’il procède à un audit complet des projets de l’INDH. Nous savons tous que des montants conséquents ont été débloqués pour les villages. Mais on n’a rien vu sur le terrain. On a demandé, depuis quelque temps, que les opérations de bienfaisance soient régulées et répondent à des critères bien précis dont, notamment, la sécurité des bénéficiaires et l’origine des fonds… J’espère que ce drame de Sidi Boulaâlam servira de leçon…

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