Dépêche
Accueil » Société » Le modèle éducatif actuel génère de l’inégalité

Le modèle éducatif actuel génère de l’inégalité

Un discours sans réforme

Un débat de fond qui a été perturbé par l’intrusion d’une question sensible, à forte charge politique: celle de la gratuité. Gratuité de quoi, au juste?

Déprimant, tout cela? Pas seulement cette histoire de flexibilité du dirham mal enclenchée, mal goupillée mais qui, pour l’heure, n’a pas encore fait sentir ses effets. Attendons donc pour voir, quoi que… Déprimant, c’est surtout ce qui se passe dans le secteur de l’éducation et dans le projet annoncé d’une profonde réforme du système actuel. Il en est question depuis pratiquement des lustres. C’était déjà l’une des priorités dès le début du nouveau règne. Et puis les choses ont traîné même si ce thème revenait régulièrement de manière lancinante dans le discours officiel et celui des partis. Tout le monde s’est échiné alors à revenir sur l’état des lieux. C’est utile sans doute, et après? Le diagnostic, on connaît, on sait –n’importe quelle famille l’a déjà fait, à ses dépens, c’est-à-dire parce que les enfants en sont globalement victimes.

Une bombe sociale
S’il fallait donner un seul chiffre à cet égard, ce serait celui-ci: sur 100 élèves inscrits au primaire, seuls 5 d’entre eux décrochent le baccalauréat. Et si l’on voulait dans cette même ligne prolonger l’interpellation, il faudrait ajouter que ces 5% de bacheliers ne finissent pas leur cursus universitaire et qu’ils forment aujourd’hui les 300.000 diplômés chômeurs dans le monde urbain. Une crise profonde, une bombe sociale…

Déprimant, non? Surtout que le même discours officiel fléchit, baisse les bras et fait désormais état de l’ampleur de la tâche et de la difficulté à la remplir. Ce qu’a dit, jeudi 18 janvier 2018, le président du Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique (CSEFRS), lors des travaux de la 13ème session de cet organe est pour le moins consternant: baisse du rythme du travail, démotivation de certains membres, respect des règles du jeu régissant le fonctionnement, secret des délibérations… Mais pourquoi en est-on arrivé là?

L’allongement de la procédure de mise en place de ce CSEFRS témoigne déjà de la lenteur: dépôt du projet de loi en décembre 2013, installation officielle des 81 membres par le Roi en juillet 2014 et nomination de son président, adoption de la loi-cadre sur la vision 2015-2030 en mai 2015, présentation de cette stratégie au Chef du gouvernement Abdelilah Benkirane en janvier 2016, enfin adoption du projet par le conseil de gouvernement le 4 janvier 2018.

Une question sensible
Il n’était pas inscrit à l’ordre du jour du Conseil des ministres du 22 janvier. Et dans le calendrier gouvernemental de 2018, il est prévu qu’il sera finalisé et adopté par le parlement à la fin du mois de juin prochain. Au total, quatre années se seront écoulées depuis la création du CSEFRS, pour un début d’application à la rentrée scolaire et universitaire 2018- 2019.

Cela dit, qu’apporte cette loi-cadre? Un socle, un référentiel devant reformater le système éducatif dans le long terme. D’une autre manière, l’on peut y trouver un résumé dans ces cinq commandements: généralisation du préscolaire (4-5 ans), gratuit et obligatoire, discrimination positive en faveur des enfants des milieux ruraux, périurbains et zones éloignées, droit d’accès à l’éducation pour les enfants handicapés et à mobilité réduite, garantie de l’apprentissage continu et durable, enfin accompagnement pour la réalisation du projet personnel et l’insertion. Mais comme le débat sur la nécessaire recherche d’un nouveau modèle de développement est à l’ordre du jour depuis le discours royal devant le parlement, le 13 octobre 2017, le CSEFRS a décidé lui aussi d’enfourcher cette problématique.

Question, tout de même: que ne l’a-t-il pas fait auparavant alors que la composition de ses membres pouvait pousser dans ce sens et que sa mission centrale n’est rien d’autre qu’une évaluation stratégique et prospective autour de l’efficience de l’ensemble du système éducatif?

Un débat de fond donc qui pourtant a été perturbé par l’intrusion d’une question sensible, à forte charge politique: celle de la gratuité. Gratuité de quoi au juste? Le projet de loi-cadre a tourné par suite d’une polarisation accélérée sur ce point: celle de la gratuité des universités publiques. L’opinion publique s’est mobilisée contre cette mesure. Mais le gouvernement s’est retrouvé dans la tourmente et il a dû battre pratiquement en retraite pour tenter de mettre fin à cette polémique en précisant qu’il s’agissait seulement des «droits d’inscription» qui seront requis pour les étudiants des «familles aisées». Pas simple: comment appréhender cette notion?

A partir de quel niveau de revenus? Et comment contrôler la sincérité de ces revenus? Comme c’était encore flou et sans doute peu convaincant, le gouvernement s’est replié alors sur une position «sociale» pour arguer qu’une telle mesure était une forme de «solidarité nationale», les recettes de ces frais servant à faire plus d’efforts vers les familles qui en ont le plus besoin.

Un grand défi
C’est un décret du Chef du gouvernement qui doit donner les détails. Mais d’ores et déjà, une certaine «fronde» s’installe dans les rangs du PJD, de l’Istiqlal, de l’USFP et même ailleurs. D’autres critiques mettent en cause le caractère «discriminatoire et populiste». Mais il y a plus dans ce texte du gouvernement: diversité linguistique, lutte contre l’abandon scolaire, réforme du système d’orientation…

Le modèle éducatif actuel génère de l’inégalité et celle-ci ne fait d’ailleurs que s’accentuer. L’éducation est un grand défi en ce sens que 30% de la population sont encore analphabètes; plus encore pour ce qui est des femmes en milieu rural (60%). Rien d’étonnant, comme le note le HCP, que «les inégalités des chances contribuent à hauteur de 26% à l’inégalité des revenus salariaux», le système d’éducation étant ainsi en cause. En moyenne, un Marocain est scolarisé pendant 4,4 ans, deux ans de moins que la moyenne des pays arabes (6,3 ans).

Choix de société
Au-delà des postures des uns et des autres, c’est tout un modèle pédagogique qu’il faut construire. Il doit faire l’objet d’un vaste débat national, sans doute. Mais il faudra ensuite fixer le cap et s’y tenir, quitte à susciter des «résistances» culturelles, sociologiques aussi relevant de préoccupations souvent électoralistes. De grands choix de société se posent et ils doivent être faits et assumés: approches pédagogiques, méthodes d’enseignement et de formation, prise en compte de l’exigence d’un système de formation en cohérence avec les objectifs en termes de savoirs, de compétences et de comportements, développement des capacités d’apprentissage et d’auto-apprentissage. Sans oublier tous les autres pans, comme la gouvernance du système éducatif, la qualification et la mobilisation des ressources humaines et les ressources financières appropriées.

Tel est le grand challenge souligné d’ailleurs dans un message royal en 2012 devant le Symposium sur l’enseignement dans le monde arabe à l’ère de la mondialisation: «… Parler d’éducation, c’est parler de l’avenir, du développement, de la culture et du savoir, et c’est en fait parler des enfants d’aujourd’hui et des citoyens de demain…».

NEWSLETTER MAROC HEBDO.

Entrez votre adresse e-mail

S'abonner à  la Newsletter !