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Les mines de la mort

Un puits clandestin d’extraction de charbon à Jerada.

Manifestations à la suite du décès accidentel de deux mineurs à Jerada

Officiellement fermées en 1998, les mines de charbon de l’Oriental continuent d’être exploitées clandestinement sans aucune mesure de sécurité par les habitants de la région. À leurs risques et périls.

En 2014, le photographe Mehdy Mariouch s’était rendu à Jerada pour un reportage sur les derniers mineurs de charbon de la ville. «Les mines ont officiellement fermé en 1998, mais comme les habitants n’ont pas vraiment, depuis, trouvé un autre moyen de gagner leurs vies, beaucoup continuent de s’y rendre clandestinement, dans des conditions où comme vous pouvez l’imaginer la faucheuse guette à tout moment,» se remémore-t-il. Une situation qui donc, malgré le passage des ans, ne change pas et qui fait que beaucoup de ceux qui connaissent de près le dossier des mines de Jerada n’ont pas été surpris par le décès de deux jeunes de la région, dans la nuit du vendredi 22 au samedi 23 décembre 2017, alors qu’ils étaient en pleine opération d’extraction, dans la mesure où «il est commun d’enregistrer au moins une mort par mois», poursuit notre interlocuteur.

Absence de moyens
Par contre, peu s’attendaient à la révolte de la population de la cité, après tant d’années de résignation teintée de fatalisme religieux. En effet, aussitôt après avoir eu vent du drame, cette dernière s’est rendue à la mine incriminée, et à mesure que les opérations de sauvetage prenaient du temps -plus de 30h en tout et pour tout-, sa colère grandissait. Quand, le lendemain à 4h de l’après-midi, on eut enfin retrouvé les deux victimes, qui avaient depuis belle lurette rendu l’âme, le bouillonnement était à son pinacle. «L’opération de pompage des eaux qui ont inondé la mine (après qu’un puits ait été accidentellement touché, ce qui a provoqué son effondrement) n’a débuté que tard le vendredi», relate le bureau local de l’Association marocaine des droits humains (AMDH), en mettant en cause l’absence de moyens et d’expérience et la faiblesse de la participation des autorités et des parties concernées (les autres mineurs ont dû eux mêmes mettre la main à la pâte, et c’est d’ailleurs eux qui ont retrouvé les victimes).

Les riverains ont ainsi été des milliers, après que les mineurs aient été retrouvés, à défiler dans la rue, et se sont dirigés vers la préfecture, où ils ont tenu un sit-in. En raison d’une rumeur faisant état de la volonté des responsables de la wilaya d’enterrer les victimes en cachette pour vraisemblablement éviter toute manifestation d’ampleur, ils se sont plus tard dirigés vers la morgue, où les forces de l’ordre les ont dispersés. Lundi 25 décembre, ils ont massivement participé à la grève générale à laquelle certains d’entre eux avaient appelé. «La grève a paralysé l’activité de la ville entière», se félicite l’AMDH. Mais il faut dire que les deux décès sont intervenus à un moment où Jerada est déjà en ébullition. Depuis plusieurs semaines, les habitants se plaignent, en effet, de la hausse de la tarification de l’eau et de l’électricité. Deux jours avant le décès des deux jeunes, des affrontements avaient ainsi eu lieu au quartier d’Al-Massira, un des plus pauvres de Jerada, après que l’Office national national de l’eau et de l’électricité (ONEE) y soit venu couper le courant: les riverains refusaient, malgré les multiples avertissements qui leur avaient été adressés, de payer leur factures.

Multiples avertissements
La voiture à bord de laquelle les employés de l’office étaient venus a même été détruite, ce qui avait conduit à l’arrestation de trois jeunes du quartier et la convocation de plusieurs autres. Ces derniers ont cela dit été relâchés dans la journée du 25 décembre. «La mort des deux mineurs a renforcé le sentiment de marginalisation et d’injustice chez les habitants,» commente l’AMDH.

Questionné à ce sujet lors de son passage, le surlendemain du drame, à la chambre des conseillers, le chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani, s’est mis à la disposition des parlementaires de la région de l’Oriental, où se trouve Jerada, pour en discuter, mais a refusé de mettre en cause qui que ce soit. «Comme cela a été le cas pour le drame de Sidi Boulaâlam (où quinze femmes avaient trouvé la mort le 19 novembre dernier lors d’une opération de distribution de paniers repas, ndlr), le procureur général du roi suit l’affaire et l’enquête aidera à déterminer les responsabilités », a-t-il déclaré.

Caractère pacifique
Les veuves des deux victimes, qui sont au passage frères (âgés respectivement de 23 ans et 30 ans), ont reçu de la part des autorités une carte d’entraide nationale chacune, qui est venue s’ajouter aux deux logements sociaux et à l’aide de 10.000 dirhams que le président du conseil de la région, Abdenbi Bioui, leur avait offerts. Ce dernier avait également pris en charge, à titre personnel, les funérailles.

Ces initiatives suffiront-elles cependant pour calmer la rue et éviter un deuxième Hirak, après celui d’Al-Hoceïma? On retrouve, à cet égard, plusieurs similitudes entre les deux mouvements, mais surtout les conditions objectives qui les ont enfanté, à savoir une pauvreté extrême (22,8% des habitants de la ville d’après le Haut-Commissariat au plan (HCP), soit la deuxième commune la plus pauvre du Maroc seulement derrière Zagora) et des perspectives professionnelles de l’ordre de zéro. «L’augmentation du chômage dans la ville appelle à discuter les opportunités d’emploi disponibles, à créer de nouvelles opportunités et à donner la priorité aux enfants de la ville,» souligne ainsi l’AMDH.

Le cahier revendicatif fait par ailleurs également référence aux problèmes de pollution et d’immunisation des ressources naturelles, notamment forestières, que connaît la ville, et pour lesquelles les autorités sont appelés à faire un travail de sensibilisation. Quelle sera maintenant la réaction de ces dernières? Gageons qu’elles ont bien en tête l’exemple d’Al-Hoceïma, où le laxisme des responsables locaux avait conduit à une situation explosive dont les séquelles sont encore perceptibles, et qu’elles feront tout pour qu’un foyer de contestation ne s’installe pas. Reste maintenant à trouver la bonne approche…

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