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Un militaire au grand coeur

Décès du Général de corps d’armée Abdelhak El Kadiri, 80 ans

Si Abdelhak est mort à l’hôpital militaire de Rabat, mardi 21 novembre 2017. Le Royaume perd en lui un fidèle entre les fidèles.

Une vie, une éthique, des valeurs et, pour couronner le tout, un patriotisme sourcilleux couplé à une fidélité au Trône. C’était tout cela, le général Abdelhak El Kadiri, décédé mardi 21 novembre 2017 à l’hôpital militaire de Rabat, à la suite d’une longue maladie. Le Royaume perd en lui un fidèle entre les fidèles. Avec une petite poignée d’autres responsables, il était un homme du sérail. Feu Hassan II lui a dit un jour en s’adressant à lui, au général Hosni Benslimane: «Vous êtes des compagnons». Alors qu’à la veille de son décès, le 23 juillet 1999, Hassan II avait fait cet amer constat: «Je me suis trompé à 70% dans le choix des hommes». Nul doute que Si Abdelhak était, lui, dans les 30% restants.

Un patriotisme sourcilleux
Né le 13 janvier 1937, à El Jadida, il a commencé sa scolarité à l’école primaire dans cette ville avant de poursuivre le cycle secondaire jusqu’au baccalauréat au Collège impérial, à Rabat –il y sera le copromotionnaire de SAR feu le Prince Moulay Abdellah.
Il s’engage à dix-huit ans dans les FAR. Il sera dans la première promotion de sous-lieutenants lauréats de l’École spéciale militaire interarmes de Saint-Cyr (promotion Mohammed V 1956-57), avec notamment Hosni Benslimane et Abdelaziz Bennani. Dix ans plus tard, à Paris, il décroche le diplôme de l’École d’état-major (30ème promotion), connue sous le nom de l’«École de guerre». Il monte dans la hiérarchie militaire.

Travail en amont
Promu colonel, il dirige l’École des cadres du ministère de l’Intérieur au milieu des années soixante-dix, qui sera une pépinière d’agents d’autorité offrant des ressources humaines à un département reformaté alors par Driss Basri, nouveau secrétaire d’État en avril 1974. En juin 1981 il est nommé directeur général de la DGSN, fonction qu’il assumera jusqu’à janvier 1983. A cette date, et à la suite du décès du général Ahmed Dlimi, M. El Kadiri lui succède à la tête de la DGED.

Patron de la DGED durant dix-huit ans, il va transformer cette institution en un appareil efficient jouissant d’une grande crédibilité auprès de ses homologues étrangers. Il a su rapidement la débarrasser d’une étiquette quelque peu “barbouzarde” qu’elle trainait depuis une dizaine d’années… Il en fait un instrument professionnel et opérationnel de haut niveau au service du Roi Hassan II et de la politique étrangère. A ce titre, il a suivi tant de dossiers! En Afrique, au Moyen- Orient, aux États-Unis, en France, au Maghreb… Il a rencontré des dizaines de chefs d’État, effectué des missions exploratoires ou autres, sous la majorité des latitudes. Émissaire, il l’était, mais aussi artisan préparant des initiatives et accompagnant des démarches. Dans le dispositif décisionnaire de Hassan II, il était une pièce centrale, dans le secret de la diplomatie. Tout un travail a été ainsi réalisé en amont jusqu’à ce qu’il porte ses fruits, le cas échéant, de manière publique et officielle par le ministère des Affaires étrangères.

Plus haute distinction du Royaume
Au-dedans, même si la DGED a pour mission d’opérer à l’extérieur, Si Abdelhak jouissait d’un autre atout: celui d’être un homme de dialogue et d’écoute. Il était respecté par les partis d’opposition (Istiqlal et USFP) et il avait noué avec certains de leurs dirigeants des liens de confiance marqués du sceau du respect et même de l’amitié.

Lors des négociations sur la seconde tentative d’alternance au début de janvier 1995, alors que les deux partis de la Koutla (PI et USFP) s’étaient opposés à former un gouvernement avec Driss Basri au ministère de l’Intérieur, M’hamed Boucetta avait proposé, comme formule de sortie de crise, le général Abdelhak El Kadiri, il eut droit à cette réplique royale: «Mes généraux sont très bien là où ils sont!».

Durant près de quatre décennies, il a été une figure militaire de premier plan du règne de Hassan II. Familier du Palais, il a connu le Prince héritier Sidi Mohammed, intronisé en juillet 1999. Il est reconduit à la tête de la DGED jusqu’à 2001 puis nommé inspecteur général des FAR jusqu’à la fin juillet 2004. A cette occasion, il a été décoré par S.M. le Roi du Grand Gordon du Wissam Al Arch, la plus haute distinction du Royaume. Le Souverain lui a rendu un hommage appuyé pour les nombreuses et diverses tâches qu’il a accomplies avec abnégation, dévouement et loyalisme pendant sa longue carrière au sein de la grande famille des FAR.

Crédibilité et efficacité
Dans ce chapitre, comment ne pas relever tout ce qui a été entrepris pour la préservation et la garantie de l’intégrité territoriale du Royaume? Au coeur de cette mission, bien entendu, la question nationale. Le général El Kadiri a ainsi oeuvré en s’entourant de profils professionnels éprouvés –tels les colonels Hamidou Laânigri, adjoint en charge du contre-espionnage, Ahmed El Harchi et d’autres encore. C’est d’ailleurs sur sa proposition que ce dernier a été soumis à S.M. le Roi pour lui succéder à la tête de la DGED de 2001 à 2005, avant d’être remplacé depuis douze ans par Mohamed Yassine Mansouri.

Les menaces étaient multiformes: celle de l’Algérie, celle de la Libye, sans parler de celles émanant de forces obscures à l’international. De beaux «coups» ont été ainsi réalisés, confortant la crédibilité et l’efficacité de cette direction et en faisant un partenaire de premier plan dans la coopération internationale avec des grandes puissances mais aussi des pays de moindre importance. Si, par nature, le renseignement opérationnel n’était pas partagé, les échanges étaient nombreux et suivis avec les uns et les autres, suivant les conjonctures et les polarisations sécuritaires. C’est dans cette même ligne qu’a été menée une action continue contre les menées des séparatistes à l’étranger. Des dirigeants séparatistes ont ainsi fini par rallier le Maroc par suite d’une approche dans l’ombre qui a porté ses fruits, le bénéfice médiatique et politique étant attribué au ministère de l’Intérieur, dirigé alors par Driss Basri…

La relation du général avec feu Hassan II était directe, pratiquement au quotidien, sans témoin ni intermédiaire. Elle était complétée et soutenue par une totale loyauté et une exigence de principe: celle de la vérité.
La vérité des faits, des actes. Et quand le général rendait compte à l’occasion de situations problématiques, délicates et complexes, il avait toujours droit à cette phrase royale: «Comptez sur moi». Une manière explicite d’assumer et de «couvrir».
C’est aussi la DGED d’Abdelhak El Kadiri qui, la première, a évalué dans un premier rapport en 1990 l’«activisme» de milieux islamistes, à l’université, dans des associations et autres créneaux. Des connexions extérieures ont été mises à jour, contribuant à redéployer la DGED à l’étranger, au Maghreb, en France et en Europe, au Moyen-Orient aussi. Si Abdelhak n’était pas que ce profil-là. D’autres traits le distinguent avec beaucoup de relief. Son domicile était ouvert à tous, sans protocole, avec convivialité et chaleur. Il avait de l’empathie pour tous ses visiteurs; celle-ci pouvait évoluer même pour de l’affection bâtie alors sur des valeurs éthiques. Il avait un capital qu’il savait entretenir par de la délicatesse, de l’attention et des qualités de coeur.

Ouvert à tous
C’était un bienfaiteur. Il a aidé des écrivains à publier leurs oeuvres; il a soutenu des artistes et des peintres. Il a largement contribué à la construction d’une mosquée à El Jadida. Il n’a cessé de veiller à la bonne marche d’une école primaire dans cette même ville. Et puis, dans cette même ligne, il a été le maître-d’oeuvre de la Fondation portant le nom de son père, Abdelouahed El Kadiri, une figure du Mouvement national. Celle-ci a réalisé un complexe culturel multimédia dans la capitale doukkalie.

À lui seul, Si Abdelhak était une ONG! Et ce, jusqu’à sa mort, laissant derrière lui trois enfants, Amal, Khadija et Omar, qui sauront pérenniser son héritage. Cela dit, l’on ne manquera pas de relever d’autres expressions de ses fortes inclinations culturelles. Bouquiniste? Il l’était, sur les quais de la Seine, à Paris, ou dans les ruelles de la médina de Rabat. Mélomane? Aussi, la musique andalouse, les classiques égyptiens, dont Abdelwahab, les chanteurs marocains (Abdelhadi Belkhyat, Abdelouhab Doukkali, Souiri,…) Grand lecteur de livres, au fait de l’actualité quotidienne, il avait du recul sur les choses. Ecrire un jour alors qu’il a tant vu et vécu? À cette question, il m’a répondu: «Oui, j’ai cela en tête depuis longtemps, écrire sur la… poésie militaire, les récits et les épopées du Maroc!». Le général Abdelhak El Kadiri a été inhumé mercredi 22 novembre 2017 au cimetière Chouhada, à Rabat. Les funérailles ont été marquées par la présence du Prince héritier SAR Moulay Al Hassan, du conseiller de S.M. le Roi, André Azoulay, de plusieurs membres du gouvernement et des hauts gradés de l’armée… Qu’il repose en paix.

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