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Un mélomane amazigh chez Tchaïkovski

Saïd Ameskane et la musique qui adoucit les mœurs politiques

Figure de proue de la mouvance populaire, Saïd Ameskane milite pour un bon voisinage entre musique et politique. Pour lui, les deux sont parfaitement compatibles dans une approche ouverte de la culture.

Il est difficile d’imaginer que derrière l’homme politique chevronné, il y a un mélomane accompli. Ce n’est pas juste pour faire original. C’est le violon d’Ingres d’une prime jeunesse qui ne l’a pas quitté depuis. Si on lui donnait à choisir entre la politique et la musique, il opterait pour les deux. À l’évidence, Saïd Ameskane a besoin des deux pour meubler sa vie.

La politique, M. Ameskane semble y être venu à reculons. Son engagement est réel, entier et sincère, mais sans emportement excessif. Le Mouvement populaire (MP), il y est entré en 1975, pour y rester à ce jour. Alors que ce mouvement a connu plusieurs scissions, quasiment un record national en la matière, M. Ameskane n’a jamais été effleuré par l’idée même de changer de parti. C’est pour lui le MP, dans ses racines premières, qui prime pour toujours.

Au dessus de la mêlée
À chaque bourrasque de remise en question qui a soufflé sur le MP, M. Ameskane a tenu à avoir un minimum de recul à même de sonner le rassemblement, l’heure venue. Quand on lui pose la question sur cette posture à répétition, qui ressemble à une technique interne, juste pour se mettre en valeur, en étant au dessus de la mêlée, M. Ameskane réfute ce procès d’intention. La pratique politicienne et le jeu de rôles au sein du parti, ce n’est pas son sport favori. Mieux, il lui répugne; bien que des amis à lui le pratiquent. Cette façon de prendre de la hauteur par rapport à un factuel interne du parti, lui a valu, «tout aussi naturellement», d’être plébiscité chef du groupe MP à la Chambre des Représentants, en 1984. Membre du bureau politique du MP, quasiment depuis toujours, M. Ameskane a plus d’une fois été sollicité pour une candidature à la chefferie du parti. Il a régulièrement décliné l’offre. Il est alors le chef d’orchestre d’une entité partisane traversée par des tentations séparatistes qui paraissent inéluctables.

Faire la part des choses
Un poste qui lui va si bien dans sa tête de mélomane invétéré. Chaque fois qu’il le peut, il tire le rideau sur la politique pour écouter des morceaux de musique jugés compatibles avec un moment de vie. Une manière de voir défiler son propre événementiel politique, en musique. La musique, c’est son refuge, il y puise la force nécessaire pour retourner de plain-pied à l’arène politique; ainsi que le sens de discernement pour faire la part des choses. Son genre préféré, c’est la musique classique dans son extraction européenne et arabe. Sur ces deux registres, il est incollable. Il possède 1.500 CD couvrant toutes les gammes qu’il préfère. De Tchaïkovski à Strauss, en passant par les maîtres fondateurs de la musique égyptienne, avec toutes les influences externes connues et intégrées, particulièrement les apports turcs et persans. En 1932, déjà, un congrès s’est tenu au Caire, pour faire le point sur la musique arabe. M. Ameskane n’était pas encore né, il ne verra le jour qu’en 1943. Ce qui ne l’a pas empêché d’en faire une référence datée en terme de connaissance.

Avec l’aisance d’un mordu intraitable, M. Ameskane remonte volontiers le cours du temps. Les partitions musicales et les contextes politiques peuvent se recouper, avec une harmonie discutable; tout comme il leur arrive de se rejeter avec des notes de colère recevables. Le tout, au gré d’un vécu politique qui se prête à l’une et à l’autre de ces deux intonations. Tout indique que pour ce géomètre de formation, le champ politique paraît tel une succession de surfaces où les unes sont un peu plus praticables que les autres. C’est connu, les gens du grand sud marocain ont une préférence particulière pour les chiffres dans toutes leurs applications. Candidat par accident aux élections législatives de 1977, il est régulièrement réélu, député de Ouarzazate, avec une parenthèse de responsabilité pratique, lorsqu’il a été nommé ministre des Transports en 1995.

Cette désignation à une fonction gouvernementale de ce niveau permet de faire le point sur un parcours où tout n’est pas tracé d’avance. Bien au contraire. Dans un entretien avec un journaliste français, Éric Langlade, M. Ameskane rappelle brièvement les conditions matérielles où il a vécu. Natif d’un village perdu entre ciel et terre, dans l’Anti-Atlas, Toundout, M. Ameskane appartient à la tribu Imghrane, à 70 km de Ouerzazat: «Jusqu’à l’âge de 10 ans, je vivais dans mon douar quasi pieds nus avec mon unique djellaba.» Chez ces tribus qui ont un sens aigu de la dignité, la misère on la vit, sans la montrer.

Épisodes linguistiques
M. Ameskane n’échappe jamais à une question récurrente: Son rapport au mouvement berbère dans ses connotations culturelles et politiques. Il aime à rappeler des épisodes linguistiques qu’il a vécus dans sa jeunesse: «Arrivé à Marrakech pour mes études au collège, je n’arrivais pas à communiquer avec mes camarades, car je ne parlais que le berbère. Ce fut là le premier de mes défis à relever, à savoir apprendre l’arabe.» Ceci dit, il confirme: «Je suis berbère et fier de l’être»; avant de lancer un défi à quiconque de prouver la berbéritude totale de ses sources et ses racines. Le brassage des populations est passé par là. Pour lui, la culture berbère s’intègre parfaitement dans un Maroc pluriel.

Dans sa riche collection ouverte sur le monde des arts et de la musique, la culture berbère mise en musique instrumentale doit figurer en bonne place. Tout au long de sa vie politique, Saïd Ameskane aura ainsi réussi un bon voisinage entre politique et musique. Discrètement.

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