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Le Maroc dans le bourbier Saoudien

Le torchon brûle entre Rabat et Riyad. La “fraternité” avec les monarchies du Golfe, longtemps vantée, est sérieusement écornée. Quel impact régional pourrait bien en découler ?

Le constat s’impose à l’évidence: il y a de la froidure entre le Maroc et l’Arabie saoudite. Le discours officiel récurrent sur la «fraternité» arabe, la solidarité entre les deux pays ainsi que les liens personnels entre les rois des deux pays depuis plus d’un demi- siècle se trouve singulièrement écorné ces temps-ci. Des faits particuliers tout récents d’ailleurs ont poussé à une polarisation nourrissant cette nouvelle situation des relations bilatérales.

Justification peu crédible
Le plus marquant d’entre eux est évidemment ce qui s’est passé lors du congrès de la FIFA, le 13 juin 2018, devant désigner le pays organisateur du Mondial 2026. Le Maroc était candidat face à un trio formé par les États Unis, le Mexique et le Canada. Le décompte des voix a donné 65 voix seulement au Royaume contre 134 à ces trois pays. Des défections ont permis un tel écart entre les deux candidats: celles de certains pays africains ainsi que celle de l’Arabie saoudite, qui a pesé de tout son poids pour faire voter sept pays contre le Maroc. Il y a là un gros problème.

Que Riyad ait décidé de soutenir les États Unis n’est pas amical –elle avait ses raisons, bien contraignantes par suite de l’alignement sur Washington et des menaces du président Trump– mais que le président de la fédération saoudienne de football, Turki Al Sheikh, ait fait une campagne très «activiste» dans ce sens, se transformant en agent électoral, n’est guère recevable ni plaidable. Trop, c’est trop! L’on a ainsi parlé d’une «trahison», d’un coup de poignard dans le dos…

Ce même responsable saoudien s’en est expliqué en invoquant que c’était là la réaction contre l’attitude du Maroc qui avait sollicité en premier l’appui d’un «micro-État» comme le Qatar: une justification bien courte et peu crédible. Un nouveau climat allait alors s’instaurer entre le Maroc et l’Arabie saoudite. Dès la proclamation des résultats, le 13 juin, S.M. Mohammed VI a téléphoné à l’émir du Qatar, Cheikh Tamim Ben Hamad Al Thani, pour le remercier de son appui. Appui que ce dernier a promis au cas où le Maroc présente sa candidature pour le Mondial 2030. Le lendemain, Rabat annonçait officiellement sa décision.

Intérêts majeurs
Le même jour, Nasser Bourita, ministre des Affaires étrangères et de la Coopération, téléphonait à plusieurs ambassadeurs arabes –dont l’Algérie, l’Égypte….– et africains pour les remercier de leur vote; une manière de mettre en relief, en creux, ceux d’entre eux qui avaient failli à leurs engagements et à ceux pris au sein de la Ligue arabe et de l’Union africaine. Le 14 juin, la mauvaise humeur et la déception du Maroc s’expriment dans l’annulation, pour des raisons de «calendrier » de la participation du Royaume à la réunion des ministres de la Communication des pays membres de la coalition arabe axée sur le soutien de la légitimité du Yémen, prévue le 23 juin à Djeddah.

Tel est aujourd’hui l’état des rapports bilatéraux. Nul doute qu’une certaine réévaluation s’impose au Maroc par rapport à un schéma général, à un format et à un contenu qui étaient un marqueur central de la diplomatie tant à l’endroit de Riyad que dans le Golfe et le Proche-Orient. Des liens forts existent pourtant; des intérêts majeurs constituent le maillage de cette relation. La vision s’articule autour d’un partenariat stratégique exceptionnel renforcé ces dernières années. Ce nouveau socle a été défini par le Roi, voici deux ans, lors du sommet Maroc-pays du Golfe tenu dans la capitale saoudienne, le 20 avril 2016. Les jalons d’une nouvelle orientation tournée vers le renforcement du partenariat a ainsi consacré la solidarité et la volonté de faire face aux défis posés à la région arabe.

Bloc stratégique
Des mutations géostratégiques ont fortement poussé dans ce sens. S.M. Mohammed VI s’en est expliqué dans son discours en relevant que ce partenariat n’était pas le produit «d’intérêts conjoncturels ou de calculs éphémères», mais qu’il puisait sa force dans la communauté de destin et la concordance de vues sur les causes communes. Le Souverain est même allé plus loin en précisant que la région arabe fait face à des complots visant à «porter atteinte à notre sécurité collective». Plus encore, les dirigeants du Conseil de coopération du Golfe ont exprimé leur engagement à la défense commune de la sécurité et de la stabilité de leurs pays; il a même été fait référence à la constitution d’«un bloc stratégique uni» impliquant un renforcement de la solidarité et de sécurité collective englobant désormais le Maroc et ses intérêts supérieurs, dont la marocanité du Sahara.

Solidaire –et une solidarité agissante même-, le Maroc n’est pas pour autant aligné parce que c’est une constante de sa politique étrangère depuis plus d’une soixantaine d’années. Il en a donné une nouvelle illustration lors de la rupture, le 5 juin 2017, de trois des six pays du CCG (Arabie saoudite, Émirats Arabes Unis et Behrein) avec un autre membre de cette organisation régionale, le Qatar. Les arguments invoqués à cet égard tournent autour d’accusations portées contre Qatar de nourrir des projets de déstabilisation de la région à travers le soutien de groupes terroristes tels que Al Qaïda, l’Organisation de l’État islamique et la confrérie des Frères musulmans. La rupture avec Doha s’est accompagnée du boycott de ce pays et de la suspension de toutes les liaisons terrestres, aériennes et maritimes.

Le Maroc s’est ainsi trouvé placé dans une situation particulière. Comment prendre position? Un communiqué officiel annonce dans les jours qui suivent l’envoi par avions d’une aide alimentaire et il insiste en même temps sur plusieurs points. Le premier d’entre eux est religieux; il invoque la conformité de la décision de Rabat avec les préceptes de l’Islam, qui «incite à la solidarité et l’entraide entre les peuples musulmans», notamment en cette période du Ramadan…

Solidarité permanente
Le deuxième, lui, souligne que la position du Royaume se fonde sur les principes de sa politique étrangère et sur «les relations de fraternité sincère» entre le Roi et «ses frères rois et princes du CCG». Enfin, est invoqué le souhait de «rester neutre dans cette crise», d’où d’ailleurs sa proposition d’offre de médiation. À bon droit, le Maroc n’avait pas à prendre parti en faveur des quatre pays à l’encontre du Qatar.

C’est qu’il est attaché à la consolidation du partenariat stratégique avec tous les États du CCG ainsi qu’à la stabilité de ce Conseil qui est un modèle réussi de coopération régionale créé en mai 1981. Le Maroc précise encore que personne ne peut douter de sa «solidarité permanente avec les pays frères du Golfe». Il était à leur côté lors de la première guerre du Golfe en 1191. Il a également apporté son soutien à la souveraineté des Émirats Arabes Unis sur ses trois îles revendiquées par l’Iran; il a également rompu avec ce même pays à cette occasion. Enfin, il participe à la coalition arabe mise sur pied en mars 2015 contre les rebelles houtis yéménites soutenus par Téhéran dans le sud de la péninsule arabique. Ce faisant, le Royaume s’est engagé pour restaurer la légitimité du Yémen, conformément aux principes de la Charte des Nations Unies et du droit international. Les opérations menées sur le sol yéménite s’inscrivent dans le cadre de la résolution 2216 en date du 14 avril 2015 initiée «à la demande du président légitime» Abd Rabbo Mansour Hadi.

Offre de médiation
Dans cette même ligne, S.M. Mohammed VI a tenu à se rendre à Doha, capitale du Qatar, en novembre 2017. C’était là un signe fort dans une double direction: celle d’une initiative participant d’un principe de médiation proclamé dès les premiers jours du blocus de Qatar, celle aussi d’une latitude d’action et d’un déploiement de sa diplomatie autonome, sans pression.

N’est-ce pas sur la base de ces principes que le Maroc a participé à la mise en place de la coalition arabe avec 6 avions F-16 et un contingent d’élite de 1.500 militaires? Si depuis deux mois, il a décidé de rapatrier ses avions de chasse –l’un d’entre eux a été abattu– c’est parce qu’il fait une nouvelle évaluation de la situation dans cette région. Sa démarche est toujours marquée du sceau du renforcement des rangs arabes, de la mobilisation pour leurs grandes causes (Palestine, développement, progrès social, démocratie). Alors qu’il y a tant de divisions menaçant la stabilité, l’unité territoriale, l’indépendance et la souveraineté de la majorité des pays arabes, la voix du Maroc ne peut être entendue et écoutée que s’il continue à oeuvrer dans ce sens. L’Arabie saoudite est bien placée sans doute pour mesurer la nature et la portée de ces fondamentaux du Royaume.

Dans la présente conjoncture, passablement perturbée par des actes inamicaux –dont le dernier en date est l’expulsion de dizaines de milliers de Marocains en situation régulière ainsi que d’autres communautés –la crédibilité du Maroc et la défense de ses principes ne peut qu’être utile à Riyad. Elle permet, à terme, de contribuer à une «normalisation » des relations avec Rabat mais aussi avec l’émirat du Qatar.

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