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Le Maroc a mal à son école publique

Le cri d’alarme de Driss Jettou sur l’enseignement

Le dernier rapport de la Cour des comptes pointe les carences du système de l’enseignement public. La situation est catastrophique.

Le ministre de l’Éducation nationale, Mohamed Hassad, n’est pas du genre à rechigner à la tâche. Dès sa nomination, en avril 2017, par le roi Mohammed VI, il a pris sur lui de saisir le taureau qu’est son stratégique et sensible département par les cornes en s’attaquant de front à ses plus brûlants dossiers: ici, il rouvrait le dialogue avec les syndicats, que son prédécesseur, Rachid Belmokhtar, ignorait depuis 2015; là, il recevait les parents d’élèves, pas tout à fait rassurés par la qualité de l’enseignement et les conditions de scolarisation de leur progéniture. M. Hassad n’a également cessé de sillonner le pays: de la province de Khémisset, début mai 2017, à celle de Mediouna, quelques jours plus tard, le ministre semble décidé à mettre en oeuvre dans les temps la vision stratégique élaborée en 2015 par le Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique (CSEFRS) -à cet égard, il a veillé à s’ouvrir directement avec les enseignants et les différents autres cadres pédagogiques pour s’enquérir auprès d’eux des problèmes rencontrés au quotidien.

L’ultime pari C’est dire s’il est décidé à en finir avec les échecs cumulés dans le secteur. Qualifié de “stakhanoviste” et de “workaholic” par plusieurs de ses anciens collaborateurs, M. Hassad, qui avait indirectement touché au domaine de l’éducation en chapeautant les départements de la Formation professionnelle et de la Formation des cadres dans les gouvernements Mohamed Karim Lamrani VI (1993-1994) et Abdellatif Filali I (1994-1995), est l’ultime pari de Mohammed VI pour mettre à niveau l’enseignement national, dont le Roi avait dès son intronisation en 1999 fait une priorité au même titre que la question du Sahara marocain.

Intérêts contradictoires
“C’est quelqu’un qui travaille obstinément pour atteindre les objectifs qui lui sont assignés, affirme un ancien cadre du ministère de l’Intérieur, où le ministre de l’Éducation nationale a servi en tant que ministre. Je n’ai, à cet égard, aucun doute sur sa réussite.” Un ancien directeur du ministère de l’Éducation nationale est, lui, plus prudent: “Je n’ai pas de doute sur les qualités de M. Hassad, qui a prouvé sa valeur dans les différentes missions qu’il a assurées, mais le secteur de l’éducation est particulier, en ce sens qu’il implique différentes parties prenantes, dont les intérêts sont souvent contradictoires, pour ne pas dire étroits. Son mandat ne sera assurément pas de tout repos.” Dans le référé qu’il a adressé, le lundi 19 juin 2017, à M. Hassad sur les conditions de préparation et de gestion de la rentrée scolaire, le président de la Cour des comptes, Driss Jettou, a sans doute parfaitement synthétisé la situation: taux élevés d’encombrement des classes ne favorisant pas l’apprentissage dans des conditions normales, existence des classes à cours multiples qui peuvent regrouper jusqu’à six niveaux, suppression des séances des travaux pratiques en groupes à effectifs limités, sachant que ces séances sont indispensables pour l’enseignement des matières scientifiques,… les tares de l’école nationale sont assurément nombreuses.

Déficit en enseignants
“La rentrée scolaire 2016/2017 a été marquée par de nombreux dysfonctionnements qui risquent de compromettre la mise en oeuvre de la vision 2015- 2030 pour garantir un “enseignement de qualité pour tous””, prévient le document. Dans le détail, M. Jettou pointe particulièrement du doigt le manque d’enseignants.

“Le déficit en enseignants a impacté négativement le déroulement de la scolarisation”, étaye-t-il. Le déficit total atteint, ainsi, 16.700 enseignants, principalement dans le milieu urbain (62%, contre 38% dans le milieu rural). Les régions de Casablanca-Settat, Fès- Meknès et Marrakech-Safi sont les plus concernées (46%). Par cycle, le déficit se répartit comme suit: 37% dans le primaire, 38% dans le collégial et 25% dans le qualifiant. Les matières généralisées, à savoir le français, l’arabe, les mathématiques, l’éducation islamique, l’histoire, la géographie, les sciences de la vie et de la terre et la physique et la chimie sont, d’après M. Jettou, les plus impactées (83%, contre 17% pour les matières non généralisées à l’instar de l’éducation familiale, de la musique, de la traduction et de l’informatique). Outre le déficit en enseignants, l’encombrement des classes est l’une des autres problématiques du secteur national de l’éducation. Ainsi, on rencontre en moyenne dans une classe marocaine 40 élèves, soit presque le double des pays de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), où les taux sont de 21 élèves dans le primaire et 23 dans le secondaire. “Cet encombrement, en tenant compte du seuil retenu par le ministère, concerne, au niveau national, 49.696 classes”, précise M. Jettou. Par cycle, l’encombrement est de 16% dans le primaire, 49% dans le collégial et 29% dans le qualifiant, principalement dans les régions de de Fès-Meknès, Rabat-Salé-Kenitra, Tanger- Tétouan-Al Hoceima, Marrakech-Safi et Casablanca-Settat (entre 49% et 72% en moyenne). Dans les provinces d’Ain Chock et de Sidi Bernoussi, l’encombrement atteint même respectivement 87% et 96%. S’y ajoute l’exploitation non optimisée des établissements.

Classes encombrées
À cet égard, M. Jettou constate la fermeture de 9.103 salles. Pis, 7.159 salles sont utilisées pour des besoins autres que l’enseignement, notamment en tant que bibliothèques, salles de réunions, archives ou locaux pour les associations. Les salles non exploitées représentent, au total, une capacité d’accueil de 652.800 élèves. Enfin, 9.365 salles sont, d’après M. Jettou, en situation délabrée. Parmi les problèmes rencontrés, le non raccordement aux réseaux d’assainissement, d’eau et d’électricité, l’absence de blocs sanitaires, l’infiltration d’eau et les problèmes d’étanchéité, sans compter l’absence des murs de clôture et de terrains de sports et l’insuffisance des espaces dédiés à la récréation. M. Jettou égratigne également, au passage, les programmes d’appuis sociaux (internats; cantines, programme “Tayssir”, consistant à transférer 140 dirhams par mois aux familles éligibles à scolariser leurs enfants, programme de distribution d’“un million de cartables” à la rentrée scolaire; transport), dont l’efficacité est d’après lui “limitée”. “Malgré les efforts investis en matière d’appui social, les taux de décrochage et d’abandon scolaires demeurent élevés, détaille-t-il. En effet, selon les données de Massar (système de gestion scolaire fournissant plusieurs services aux lycéens et à leurs parents, ndlr), 218.141 élèves ont quitté l’école au cours de l’année scolaire 2016/2017, soit 4% de l’effectif global des élèves.”

La tâche qui incombe à M. Hassad semble, de fait, difficile à surmonter. Tous ses prédécesseurs s’y sont d’ailleurs cassé les dents. Invité le 15 juin 2017 par les anciens élèves de l’Ecole des hautes études commerciales de la capitale de la France, Paris (HEC Paris), le ministre l’a lui-même reconnu. “Ce n’est pas simple à faire”, a-t-il déclaré. Toutefois, il semble décidé à aller de l’avant. Anticipant sans doute le référé de M. Jettou, il a, ainsi, annoncé en finir dès la rentrée scolaire avec les classes de 40 élèves et plus. A cet égard, 80% des classes, promet-il, seront à moins de 35 élèves, et 50% des classes à moins de 30. Aussi, quelque 24.000 enseignants devraient “au plus tard” fin juillet 2017 être recrutés.

Ces enseignants remplaceront notamment les 9.000 professeurs mis à la retraite et les 3.000 bénéficiaires de la retraite anticipée, comme l’avait indiqué début mai 2017 M. Hassad à la Chambre des représentants où il avait répondu à une question du groupe du Parti de la justice et du développement (PJD). A cette même occasion, le ministre avait par ailleurs annoncé la suppression de 25.000 classes et leur remplacement par des écoles communales: il faut dire que 81.279 classes disposent d’un effectif allégé, principalement en milieu rural (97% du total). Cette suppression est de nature à optimiser l’exploitation des établissements scolaires.

M. Hassad s’est, à cet égard, engagé à terminer le chantier à l’horizon 2019, “en dépit du coût élevé estimé à 5 milliards de dirhams”, a-t-il reconnu. Dans ce sens, il compte sur l’appui des différents partenaires du ministère de l’Éducation nationale, à l’instar du ministère de l’Économie et des Finances et plus généralement du pouvoir politique. “Impossible de réussir sans une mobilisation des acteurs, des partenaires et des Marocains”, a-t-il expliqué.

Dans son discours à l’occasion de l’ouverture du parlement en 2014, Mohammed VI avait estimé que le capital humain était l’atout majeur du Maroc dans ses réalisations économiques, sociales, politiques et en matière de droits humains. “Aussi, nous avons constamment attaché la plus haute importance à la formation et à la qualification d’un citoyen fier de son identité et ouvert aux valeurs universelles, notamment à travers la poursuite de la réforme du système d’éducation et de formation”, avait-il affirmé. Toutefois, dans son discours à l’occasion du 60ème anniversaire de la révolution du Roi et du peuple, en 2013, il avait reconnu que “le chemin à parcourir reste long et ardu”. “Le secteur de l’éducation est en butte à de multiples difficultés et problèmes, dûs en particulier à l’adoption de programmes et de cursus qui ne sont pas en adéquation avec les exigences du marché du travail”, avait-il expliqué.

Capital humain
À cet égard, la vision stratégique de la réforme de l’éducation met notamment l’accent sur la prise en compte des besoins du marché de l’emploi et de l’entreprise en compétences qualifiées. Pour M. Hassad, le soutien de Mohammed VI à la réforme est d’un poids “décisif”. “Au Maroc, quand Sa Majesté est derrière quelque chose et que les gens le savent, ça marche et tout le monde suit, a-t-il déclaré. Quand il arbitre, tout le monde s’aligne.”

Après les échecs de la charte nationale d’éducation et de formation (1999-2009) et du programme d’urgence de l’Éducation nationale (2009-2012), le Maroc n’a désormais plus de temps à perdre. D’après un mémorandum de la Banque mondiale (BM) publié en avril 2017, le Royaume compte au moins 30 ans de retard sur la Turquie et 50 sur l’Europe. Autant dire qu’il va falloir vite se retrousser les manches au risque de se voir encore plus distancé.

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