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Des marchands de vertu?

Le scandal de Mohamed Yatim met à mal le PJD

Les islamistes du PJD ils se positionnaient comme une vigie du peuple et de la Oumma. Ils ne se sont pas vraiment distingués par l’exemplarité de leurs actes et de leurs pratiques.

Tant sous le précédent cabinet Benkirane qu’avec celui de son successeur, Saâd Eddine El Othmani, des responsables de la formation islamiste du PJD ont passablement alimenté la rubrique fait-diversière. Laquelle? Celles de leurs amours, contrariées pour les uns, transgressives pour les autres. Et puis voilà qu’un nouvel épisode se présente avec cette histoire du ministre de l’Emploi PJD, Mohamed Yatim.

Il ne s’agit pas d’ajouter une autre couche à cette histoire mais de tenter de la mettre en perspective dans un schéma plus global: celui du message qu’elle imprime, aujourd’hui, dans la société. Réglons tout de suite cette première interrogation: ses fiançailles avec une jeune femme d’une trentaine d’années –lui, il en a 63…- sont-elles une affaire privée? Non, parce qu’un responsable public ne s’appartient pas, ou plus, dès lors qu’il a une charge. Tous ses actes, ses comportements, hormis dans le strict domaine familial, lui échappent et sont ainsi éligibles au regard de l’opinion publique. C’est dire que son idylle actuelle, parce qu’elle se déroule au vu et au su de tout le monde –réseaux sociaux obligent- constitue un fait autonome, un fait de nature éminemment politique.

Incantation religieuse
Ses déclarations sur les difficultés conjugales qu’il connaît depuis une dizaine d’années avec son épouse contribuent à le discréditer davantage. Qu’avait-il, au surplus, à en faire étalage? Que n’a-t-il pas observé la retenue et la pudeur qui s’imposent en l’espèce? Il a sombré dans les travers familiers au microcosme dit «people», dont les déclarations et les rapports d’étape sur leurs tourments et leurs frasques (adultère, disputes, divorce, fiançailles éphémères); constituent un fonds de commerce au service d’un marketing de carrière. Mais lui, Mohamed Yatim, où se situe-t-il? Que veut-il? A-t-il cédé à ce démon de midi que l’on attribue généralement à l’homme de quarante ans? Sexagénère, père et grand-père même, découvre-t-il l’amour en 2018 comme un adolescent transi? De la tristesse tout de même pour lui.

Par-delà cette pâtée médiocre qu’il nous offre, le débat doit être maintenant recadré. Qu’ontils tous ces responsables barbus à se comporter, à des titres divers, de la sorte? Ils ne sont donc pas plus vertueux que le commun des mortels! Diable! On pensait candidement que c’était le cas; l’incantation religieuse tout terrain était leur marqueur. Ils se présentaient comme détenteurs de valeurs éthiques tirées en droite ligne des préceptes du Livre saint; ils se voulaient les gardiens sourcilleux d’une morale individuelle et d’une éthique sociale collective; ils se positionnaient comme une vigie du peuple ou plutôt d’une communauté organique –la Oumma- dont ils étaient les bergers.

Depuis plus de six ans qu’ils sont aux affaires –gouvernement, parlement, collectivités locales et autres instances- comment se sont-ils distingués? Pas vraiment par l’exemplarité de leurs actes et de leurs pratiques. Voici deux ans, Abdelilah Benkirane en personne, avait publiquement invité les siens à moins d’affairisme dans l’octroi des marchés publics et dans d’autres opérations sujettes à caution. Il savait sans doute mieux que personne ce qu’il disait, qui il visait et pourquoi il faisait une telle mise en garde. Sa recommandation a-t-elle eu quelque effet? Difficile à croire. Les responsables PJD de 2011 ne sont plus les mêmes en 2018; ils ont en effet un autre «statut» social. Ils ont changé de domicile, de tailleur, de coiffeur et même, dans certains cas, d’épouse. La mobilité sociale a fonctionné, pour eux, à plein régime. Ce serait, après tout, une critique vénielle et une observation marginale si dans le même temps ils avaient déployé leur action publique, là ou ils sont, sur la base d’un socle présumé au départ de dévouement à l’intérêt général. Ils continuent à mettre en avant un discours réformateur mais sans vraiment lui donner une concrétisation articulée autour de mesures opératoires. Ils avaient fait par exemple de la lutte contre la corruption l’une des grandes priorités de leur programme électoral de 2015-2016; aujourd’hui ce n’est plus qu’une formule creuse, le Maroc étant encore plus mal classé en 2018.

“Gouvernance vertueuse”
Finalement, le PJD est comptable, exception faite de certaines réformes de Benkirane (Caisse de compensation, régime de retraite…) d’une stagnation dans de grands secteurs. Un élan de ferveur démocratique en 2011 était porteur d’espérance; il porte en 2018 la marque de la déception, de l’amertume et de la démobilisation. Si bien que c’est la politique et le politique qui sont décrédibilisés et même délégitimés.

Le bilan ne se borne pas à ce seul aspect; il englobe également ce qu’il faut bien appeler une faillite morale. Une certaine gouvernance vertueuse dont le PJD comptait être le vecteur n’a pas pu être assurée; bien au contraire, elle est encore plus défaillante aujourd’hui. D’une certaine manière, le PJD et les siens, enregistrent ainsi une sorte de «normalisation» par rapport aux autres pans de la société. Et ils ne peuvent plus se réclamer d’un mythique contre-projet de société ni d’un ordre moral alternatif aux propositions de tous les autres. Ils sont en effet comme eux, pire peut-être…

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