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La majorité gouvernementale menacée d’implosion

Une rentrée sous tension

Cent jours après son investiture, le gouvernement de Saâd Eddine El Othmani peine toujours à s’atteler au premier train de mesures de réformes programmées.

Comment se présente donc cette rentrée politique? Dans quel état se trouve le gouvernement Saâd Eddine El Othmani? Nommé le 5 avril 2017, ce cabinet pâtit toujours d’une conjoncture particulière, passablement perturbée et secouée par ce qui s’est passé depuis son investiture. Deux faits majeurs, entre autres, continuent à peser à cet égard: le premier est le déroulé des évènements d’Al Hoceima, le second regarde l’impact du discours du Trône du 29 juillet. Comment l’Exécutif en place fait-il face à ces contraintes?

Force est de faire ce constat pour commencer: El Othmani et son équipe n’ont pas eu d’état de grâce, autrement dit cette période dite de “cent jours” qui bénéficie à tout nouveau cabinet et qui est une sorte de crédit, d’à-valoir, pour reprendre une formule des maisons d’édition au profit de leurs auteurs. En somme, une attente des citoyens pour voir venir les choses. C’est qu’en effet tant le choix d’El Othmani que les composantes de sa majorité étaient sujets à caution pour des raisons connues…

Une situation inconfortable
Sur ces bases-là, l’onde de choc du hirak, ce mouvement mené par Nasser Zefzafi, a pesé de tout son poids pour perturber et pratiquement paralyser le nouveau gouvernement. Quelle a été sa réponse? Celle d’un cumul de tous les inconvénients: l’accusation de “séparatistes” adressée aux manifestants puis la correction d’une telle incrimination avec la reconnaissance de la légitimité de leurs revendications sociales et économiques, enfin l’ouverture d’un dialogue incertain sur place mais sans les représentants des manifestants. Depuis la fin octobre 2016 et la mort du poissonnier Mohcine Fikri, c’était un premier palier suivi, à la fin avril 2017, par l’arrestation de Zefzafi et des siens, qui ont perturbé un office religieux dans une mosquée d’Al Hoceima. Les termes de référence de la crise dans le Rif changeaient alors de nature et de dimension avec des chefs d’accusation lourds, graves, criminels (atteinte à la sécurité intérieure de l’État, préparation d’un complot…). Cette affaire supplantait toute la vie politique et faisait pratiquement écran à la visibilité et à l’écoute du Chef du gouvernement et de son équipe. D’où la difficulté à présenter un programme durant les “cent jours” écoulés, à la mi-juillet; une initiative qui avait été retenue puis abandonnée, sans doute faute d’un actif significatif.

Avec le discours du Trône, la situation de ce cabinet est encore plus inconfortable. Le Souverain présente sa grille de lecture de la conjoncture des derniers mois mais il va encore plus loin en dressant un bilan sévère des années passées. L’axe de son argumentaire interpelle et critique une problématique plus globale: celle de la gouvernance? Aucune institution ne trouve grâce, ni l’administration centrale et territoriale ni les collectivités locales ni les partis politiques.

Déficit de crédibilité
Du coup, le gouvernement planche fébrilement sur la traduction institutionnelle et opératoire des orientations royales; réforme de l’administration, réactivation et restructuration des centres régionaux d’investissement, déplacements sur le terrain,… L’état d’esprit royal avait déjà été exprimé lors du Conseil des ministres du 25 juin 2017 au cours duquel le Souverain avait fait part de sa déception, sa préoccupation et son mécontentement et qu’il avait décidé de priver de congé pas moins de dix ministres concernés par les conventions– programmes d’Al Hoceima signées devant lui, à Tanger, le 17 octobre 2015. Cette dernière “punition” surcharge davantage le déficit de crédibilité d’un cabinet pliant déjà sous le faix des trois premiers mois de sa mise sur pied. Il faut y ajouter les suites du rapport demandé par le Roi aux inspections générales des départements de l’Intérieur et des Finances, finalisé voici quelques semaines et qui ne peut que se traduire par des réformes, des mesures… et des sanctions.

Une situation d’attente qui pèse sur le travail gouvernemental et même sur le climat politique actuel. Le statu quo est-il possible et tenable? Difficile à croire tant la demande d’un “changement” est forte au sein de la société et que l’on ne peut que créditer le Roi d’être dans la même disposition d’esprit.

Mais que faire? Et, le cas échéant, comment le faire? La composition actuelle du gouvernement du 5 avril dernier sera-t-elle maintenue? C’est envisageable sur le papier mais le coût politique ne serait pas négligeable; tant s’en faut. Comment remettre en selle un cabinet de cette nature d’autant plus que des “poids lourds” dans différents secteur étaient déjà dans le cabinet Benkirane et même dans celui de Abbas El Fassi (2007-2011)? Suffira-t-il de remplacer certains ministres par d’autres profils des mêmes partis? L’hypothèse d’un cabinet sensiblement remanié prochainement doit être ainsi prise en compte par suite de deux paramètres cumulatifs d’ailleurs. Le premier c’est que des interrogations pèsent sur le PJD. Référence est faite à plusieurs données: l’option d’une “démission” par El Othmani en personne, au cas où son parti décidait de se retirer de l’actuelle coalition gouvernementale; le schéma probable d’une reconduction de Benkirane avec un troisième mandat à la tête de son parti, lors du VIIIème congrès, les 9-10 décembre 2017 et ce sur la base d’une modification des statuts de cette formation.

Démission en débat
Après bien des tangages et des roulis, ces derniers mois, n’est-ce pas l’illustration d’une unité retrouvée dans cette formation, divisée entre les “participationnistes” et les “oppositionnels”? Paradoxalement, tout le monde est tiré vers le bas, hormis le PJD, qui a en mains l’option d’un “Plan B” de retour à l’opposition. Le leadership à Aziz Akhannouch, président du RNI, pour cantonner El Othmani et son parti, n’est pas confirmé. Nabil Benabdellah et les ministres du PPS (Lahcen Louardi et Charafat Afilal) sont en difficulté tant par suite des évènements d’Al Hoceima que pour l’alignement de cette formation sur Benkirane du 3 janvier 2012 au 15 mars 2017. Circule même, ici et là, l’idée de “dégager” ce parti, la composante progressiste et socialiste revenant alors à la seule USFP de Driss Lachgar, qui a besoin d’un nouveau rebond. Quant au MP de Mohand Laenser, Mohamed Hassad se prépare pour succéder à ce dirigeant lors du congrès prévu en 2018 –une situation là encore d’attentisme qui ne donne pas beaucoup de visibilité aux autres ministres harakis.

Ce même état d’esprit se retrouve, mais avec des paramètres différents, au parti de l’Istiqlal. Son XVIIème congrès, prévu les 29-30 septembre/1 octobre doit mettre fin au mandat de Hamid Chabat, élu le 23 septembre 2012, et dont la mandature a été mouvementée et même chaotique. Elle s’est traduite par le passage à l’opposition en juillet 2013 et à un recul électoral avec 46 sièges seulement contre 61 en 2011.

Le discours de la censure
Son retour, voulu par Benkirane, a été contrarié et il paraît que l’élection de Nizar Baraka, ancien ministre et président du Conseil économique, social et environnemental, ne pourrait que normaliser la vocation gouvernementale de cette formation. Mais dans cette éventuelle opération, comment lui faire une place significative dans la formule actuelle? Au détriment de qui? Et pour quels départements?

Onze mois après le scrutin législatif du 7 octobre 2016, a-t-on avancé? L’élan de l’année dernière a fortement décru par suite de la concomitance durant les six premiers mois entre les évènements d’Al Hoceima et la crise marquant l’échec de la formation d’une majorité par Abdelilah Benkirane, leader du PJD. L’aggravation et même la polarisation qui ont marqué la contestation du hirak de la fin avril au mois de juin 2017 n’ont pas permis au nouveau gouvernement de s’atteler au premier train de mesures des réformes de son programme. Le discours du Trône a été une véritable censure d’un gouvernement, de sa politique, de sa gouvernance aussi. Tel qu’il est, en l’état, peut-il vraiment faire mieux? Relancer le dialogue social, décider des réformes en instance dans tous les domaines, bénéficier du soutien de sa majorité et de l’adhésion populaire: voilà les grands défis. Un premier bilan des 120 jours de ce cabinet doit être présenté par El Othmani dans les prochains jours. Une première réponse quant à un nouveau gouvernement, ses procédures et des mécanismes pour donner enfin toute l’efficience attendue aux politiques publiques?.

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