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L’univers impitoyable de Moulay Hafid Elalamy

Moulay Hafid Elalamy

Un businessman trop pressé

Moulay Hafid Elalamy fait partie des hommes les plus riches d’Afrique. S’il ne fait pas encore partie du club des milliardaires, cela ne saurait certainement tarder.

S’il vous faut vraiment tirer sur Moulay Hafid Elalamy, autant viser juste. Autrement, lui, il ne vous ratera pas. Ali Benmakhlouf en sait sans doute désormais quelque chose. Tout philosophe qu’il est et auréolé de sa science et de son savoir qui lui avaient donné l’opportunité d’animer en juillet 2014 une causerie religieuse du mois de Ramadan devant le roi Mohammed VI, il s’était fait remonter les bretelles par le businessman et ministre de l’Industrie à l’université d’été de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), tenue les 28 et 29 septembre 2018 à l’Institut supérieur de commerce et d’administration des entreprises (ISCAE) dans la ville de Casablanca et à laquelle les deux hommes avaient été conviés pour donner un speech.

Le tort de M. Benmakhlouf? Avoir mis à l’amende la stratégie industrielle du Maroc. «Il ne suffit pas de faire venir le CAC 40 (regroupement des quarante plus grandes entreprises françaises cotées en bourse,) au Maroc à travers les technologies de l’automobile ou de l’aéronautique, mais (…) il faut faire monter en gamme précisément ce que le Maroc exporte» avait-il plaidé. M. Elalamy, qui avait lancé en avril 2014 à Casablanca, sous la présidence de S.M. le roi Mohammed VI, le plan d’accélération industrielle 2014-2020 et qui, à ce titre, se sent visé, se permettra quelques heures plus tard, selon ses termes, «de corriger quelque chose d’important et de grave».

Onction royale
«Lorsque nous avons un secteur automobile qui est premier exportateur de ce pays, ce n’est pas moi qui fabrique les chiffres, c’est l’Office des changes, étaie-t-il. Lorsque nous avons un taux d’intégration qui aujourd’hui, à la sortie du véhicule PSA (Peugeot SA), est à plus de 60%, venons nous asseoir pour faire les calculs. Lorsque nous avions Kénitra (parc industriel et logistique Atlantic Free Zone) qui avait 400ha, où il y avait trois entreprises automobiles, et qu’aujourd’hui les 400ha sont pleins -nous avons fait une extension de 500ha, elle est pleine; nous sommes en train de faire une nouvelle extension de 300ha-, est-ce que c’est du virtuel?.» Présent à ce réquisitoire, un journaliste reconnaît derrière son auteur «du Moulay Hafid tout craché». «Il n’hésite pas à vous dire vos quatre vérités, les yeux dans les yeux, même si sa principale qualité c’est plutôt son charme», explique notre source. Un patron qui a fréquenté le ministre au regard azur du temps où il présidait la CGEM -de juin 2006 à mai 2009- confirme.

«C’est un mélange, à la fois séducteur, mais impitoyable quand il le faut. J’en sais quelque chose», nous indique-t-il, sans vouloir en dire plus. L’homme est, pour ainsi dire, craint. On le sait proche du sérail: les anecdotes foisonnent sur l’affection que lui porte le roi Mohammed VI, qui en aparté en parlerait comme de «son» Moulay Hafid. C’est à lui que le Roi avait d’ailleurs confié, en janvier 2018, la présidence du comité de candidature à l’organisation de la Coupe du monde de football de 2026, ce qui est loin d’être anodin sachant l’attachement du Souverain au projet.

M. Elalamy avait également bénéficié de l’onction royale pour présider aux destinées de la CGEM -il avait remplacé Hassan Chami, à qui l’on faisait le grief de politiser à outrance le patronat- et bien sûr, plus tard, pour devenir ministre. On le dit cependant en mauvaise odeur de sainteté depuis son deal, le 8 mars 2018, avec le sud-africain Sanlam, à qui il avait vendu pour plus d’un milliard de dollars le pôle assurances de son groupe Saham, dans ce qui représente une des plus grosses ventes jamais effectuées dans le monde de la finance marocaine.

En effet, l’homme d’affaires aurait agi seul, sans mettre dans la confidence le Palais, et l’opération a qui plus est bénéficié d’une disposition de la loi des Finances qui a abrogé les droits d’enregistrement de 4% dont les sociétés devaient s’acquitter à l’achat de parts dans les groupements d’intérêt économique ou d’actions ou de parts sociales dans les sociétés, ce qui représenterait un manque à gagner pour l’État d’environ 420 millions de dirhams (MDH).

Une fortune mise en cause
De là à parler d’un délit d’initié, il n’y a qu’un pas que M. Elalamy nie avoir franchi. En mai 2018, il avait demandé, en conseil de gouvernement, à Saâd Eddine El Othmani de mener une enquête sur la question. Le chef de l’Exécutif n’y a visiblement avoir trouvé aucun intérêt, puisqu’il n’a pas accédé à la requête de son ministre… En tout cas, la vente de Saham Assurances avait pris plus de six mois pour être finalement actée, mardi 9 octobre 2018. Quant à Mohamed Boussaïd, qui en tant que ministre de l’Économie et des Finances avait été derrière l’annulation des droits d’enregistrement, il a été limogé -le 20 août-, et d’aucuns y voient un rapport de cause à effet. «Il faut préciser que les droits d’enregistrement sont payés par l’acquéreur, donc c’est plutôt Sanlam qui bénéficie des nouvelles dispositions de la loi des Finances, nous indique une source rompue aux opérations financières de grande envergure. Mais la répu- © Ph. MAP tation de Moulay Hafid a joué en sa défaveur.»

Car ce n’est pas la première fois que M. Elalamy se voit accusé d’user de sa position pour engranger des profits. En janvier 2016, un accord signé entre Saham Assurances et le ministère de l’Agriculture et de la Pêche maritime et celui, déjà, de l’Économie et des Finances, pour couvrir les agriculteurs nationaux en cas de sinistre avait soulevé la controverse et fini par être enterré quelques jours plus tard. «C’était flagrant; même si, en soi, cela n’avait rien d’illégal, ce n’était pas bien moral » fustige un observateur. Mais c’est l’origine de la fortune de M. Elalamy elle-même qui est souvent mise en cause par ses détracteurs.
Flashback. Mars 1999. L’Omnium nord-africain (ONA) rachète, pour quelque 138 MDH, 30% du capital de l’assureur Agma. Rachète, car quatre ans plus tôt, la holding royale l’avait vendue à un certain… M. Elalamy, ancien secrétaire général du groupe.

Ce dernier, pour faire l’acquisition d’Agma, n’avait déboursé que 20 MDH, qui correspondaient à peu près à l’indemnité qu’il avait négociée à son départ de l’ONA, en raison d’inimitiés qu’on lui prête avec le directeur général de l’époque, Gilles Denisty. Puis, la valeur de l’investissement était montée crescendo, à mesure que ses finances étaient assainies, jusqu’à un débarquement tonitruant en bourse en octobre 1998: Agma pèse alors 170 MDH, soit plus de huit fois son prix d’achat. Le storytelling paraît parfait, celui du jeune as de la finance -M. Elalamy est âgé de trente-neuf ans- qui, à force de culot et d’un peu de baraka, devient le roi de la bourse… trop parfait, tout bien considéré.

Un crack de la finance
En fait, Agma aurait été sous-évaluée à sa vente. On accuse M. Elalamy d’avoir passé un marché avec le président-directeur général de l’ONA, Fouad Filali, fils de l’ancien Premier ministre Abdellatif Filali et surtout mari de la princesse Lalla Meryem, en échange duquel les deux intéressés se seraient partagé les profits. Cette histoire, bien connue dans les salons casablancais, continue d’entacher le parcours de l’homme d’affaires; elle n’a toutefois jamais été prouvée, sans parler de l’absence de toute condamnation. On raconte également qu’il se serait envolé quelques temps au Canada, dont il porte la nationalité, vraisemblablement pour se faire oublier. Ce qui est sûr est que M. Elalamy entretenait une réelle amitié avec M. Filali, qui semble d’ailleurs encore perdurer, puisque la presse internationale se faisait il y a quelques années l’écho de la vente par le deuxième cité à son ancien acolyte d’une sculpture du Français Jacques Zwobada.

«On peut dire ce qu’on veut de Moulay Hafid, mais c’est quelqu’un de fidèle», assure une source qui a connu de près le personnage. Autre qualité revenant dans plusieurs témoignages: un sens du travail et de l’exigence très prononcé. Les fonctionnaires de la délégation du ministère de l’Industrie dans la ville de Marrakech l’ont appris à leurs dépens. Suite à une vidéo ayant circulé, en mars 2018, sur internet les ayant montrés absents de leurs bureaux à des heures où ils auraient dû normalement s’y trouver, ils ont été tout bonnement congédiés.

«Quand il s’agit d’un manquement aussi flagrant, il ne pardonne pas», témoigne une de nos sources. Depuis que M. Elalamy dirige le département de l’Industrie -il en est titulaire depuis octobre 2013-, c’est toute la culture interne du ministère qui, petit à petit, est en train de changer. Les tares habituelles de l’administration, décriées notamment par le roi Mohammed VI dans ses deux derniers discours du Trône et celui de l’ouverture du parlement, laissent au fur et à mesure place à une rigueur digne d’une société du MASI et du MADEX. Et cela semble plutôt bien payer: au lieu d’avoir recours à un cabinet, comme c’est souvent d’usage, M. Elalamy avait préféré compter sur ses seules équipes pour monter la stratégie d’accélération industrielle. Et le moins que l’on puisse dire est qu’il en avait été satisfait. «Le ministère regorge de compétences», aime-t-il à répéter. Ce workaholisme, M. Elalamy le fait remonter à son enfance à Marrakech, puisqu’à l’âge de dix il perd son père et doit dès lors s’occuper des affaires familiales, étant alors le seul fils à la maison (ses trois soeurs et son frère avaient déjà quitté le foyer). Il aura notamment à gérer une ferme que les Elalamy possèdent non loin de la ville ocre.

Une stratégie payante
A dix-huit ans, celui qui se rêve aussi luthiste professionnel -son idole de jeunesse absolue n’est autre que le chanteur égyptien Mohamed Abdel Wahab- prend le chemin du Canada, après avoir hésité entre le Japon et les États-Unis, pour poursuivre des études en informatique à la célèbre Université de Sherbrooke, et là aussi il met le bleu de chauffe parallèlement à ses cours. Au gré des stages, il a pour la première fois l’occasion de se familiariser avec le domaine des assurances, dont il fait sa spécialité.

Le ciel pour limite
Cadre de Saint-Meurice, une firme bien établie au pays de l’érable, il est, à la fin des années 1980, vice-président de Solidarité- Unique. C’est à ce moment qu’il se rend, comme chaque année, en vacances au Maroc. Par hasard, raconte l’histoire, il fait la rencontre de Abbes Bennani-Smires, fondateur d’Agma, dont il fera plus tard l’acquisition. Ce dernier le présente à son tour à Robert Assaraf, directeur général de l’ONA, qui, conquis, le recommande à M. Filali et son conseiller Farid Britel. Le duo rencontre M. Elalamy et veut dès lors lui confier la Compagnie africaine d’assurances, un des fleurons de leur groupe. Après beaucoup d’hésitations, le concerné accepte. Et on imagine qu’il n’a pas regretté. Valeur aujourd’hui, M. Elalamy fait partie des hommes les plus riches d’Afrique. S’il ne fait pas encore partie du club des milliardaires, cela ne saurait certainement tarder.

Le milliard que devrait faire gagner la vente de Saham Assurances doit normalement permettre de créer un fonds d’investissement susceptible d’élargir un portefeuille déjà présent dans les domaines de l’assistance, des services externalisés, de l’éducation, de la santé, de l’immobilier ou encore des médias, puisqu’il détient totalement ou partiellement le quotidien économique Les Inspirations éco et le mensuel d’histoire Zamane. Pour seule limite, M. Elalamy semble n’avoir que le ciel. Jusqu’où pourra-t-il monter encore?

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