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Lobbying marocain aux États-Unis

© Photo : AFP

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Come on, bye bye

[quote font= »1″]INFLUENCE. Avec plus de 4 millions de dollars, le Royaume est le pays africain à avoir déboursé le plus en  lobbying aux Etats-Unis en 2013. Entre 2007 et 2013, 20 millions de dollars avaient été débloqués par les  autorités marocaines pour influer auprès des politiques américains.[/quote]

La question du lobbying  marocain aux Etats-  Unis tient pratiquement  du fantasme. Tant  d’informations ont circulé  à ce propos qu’il en est devenu  difficile de démêler l’écheveau.  Quelle la part du vrai dans cette  histoire? Enfin, est-il possible  d’approcher le sujet sans tomber  dans la surenchère?
Affaire du Sahara oblige, la  thématique revient au coeur de l’actualité; le Sahara étant, comme  le qualifie cet ancien diplomate,  le “thermomètre” du lobbying  marocain aux Etats-Unis. C’est à  son aune que se meut l’action de  la diplomatie nationale auprès  des institutions de ce pays. Il faut  dire qu’à l’heure où le Conseil de  sécurité de l’Organisation des  Nations unies (ONU) s’intéresse  au conflit, comme en chaque mois  d’avril, le traitement réservé à ce  dernier a souvent d’ores et déjà été scellé loin des instances onusiennes.  Plutôt à Washington.

“Démocratie américaine”
À coup sûr, c’est en grande partie  aux Etats-Unis que l’issue du vote  du Conseil de sécurité se décide. Il y  a, d’abord, le poids du pays au sein  de l’ONU. D’après les statistiques  disponibles auprès de l’organisation,  les Etats-Unis contribuent à 22% du  budget ordinaire, loin devant le  Japon (près de 11%) et l’Allemagne (plus de 7%). Mais c’est surtout le  fait que l’Amérique soit le pays le  plus à même parmi les membres  permanents (et, par conséquent, les  plus puissants) du Conseil de sécurité  à “changer d’avis comme de chemise”  sur le dossier qui donne à son vote une  importance on ne peut plus capitale.  Non que les autres pays soient acquis  au Maroc, loin de là. D’ailleurs, à  chaque fois qu’approche le moment  du prolongement de la Mission des  Nations unies pour l’organisation  d’un référendum au Sahara occidental  (MINURSO), des émissaires se rendent  en ambassade dans chacun des pays  du Conseil de sécurité pour présenter,  voire défendre, la position du Maroc  au Sahara.

Changer le vent
Mais, aux Etats-Unis, les contingences  sont souvent susceptibles de changer  le vent dans une direction comme dans  l’autre. Il n’y a qu’à se rappeler la crise  de 2013 pour s’en assurer: sans crier  gare, l’ambassadrice des Etats-Unis à  l’ONU de l’époque, Susan Rice, avait  soumis au Conseil de sécurité un projet  de résolution en faveur de l’extension  de la mission de la MINURSO à la  surveillance des droits humains.  Si cette proposition américaine avait  été enterrée, l’appui des Etats-Unis,  lui, à l’initiative marocaine pour  l’autonomie du Sahara n’était pas  “dans la poche”.
Le lobbying est l’un des multiples  instruments dont se servent les pays  pour essayer de garder la main auprès  de l’Administration américaine. La  pratique y est réglementée au titre  de la loi dite “Lobbying Disclosure  Act”, datant de 1995, et nombre  de gouvernements tant de pays  démocratiques que d’autocraties du  tiers-monde y ont recours. Les chiffres  diffusés début 2014 par la “Sunlight  Foundation”, une organisation nongouvernementale  (ONG) basée dans la  capitale des Etats-Unis, Washington, et  oeuvrant pour la transparence au sein  des institutions publiques américaines  sont éloquents: plusieurs dizaines de millions de dollars américains ont  été dépensés par les lobbys pour le  compte de pays étrangers auprès des  parlementaires américains tant dans  la chambre basse, la Chambre des  représentants, que dans la chambre  haute, le Sénat.
Si des pays bénéficiant d’une forte  rente pétrolière ou gazière (Emirats  arabes unis, Arabie saoudite) ou  des pays développés (Allemagne,  Canada) tiennent le haut du pavé, le  Maroc n’est pas en reste. Avec plus de  4 millions de dollars, le Royaume est  ainsi le pays africain à avoir déboursé  le plus en lobbying aux Etats-Unis  en 2013. Début 2014, le journal  américain Foreign Policy avait révélé  qu’entre 2007 et 2013, 20 millions  de dollars avaient été débloqués par  les autorités marocaines pour influer  auprès des politiques américains.  Qui sont ces lobbys? La “Sunlight  Foundation” offre un aperçu  exhaustif dans sa livraison sur la  question. Sept cabinets de lobbying  agissent d’après de l’ONG pour le  compte du gouvernement marocain  aux Etats-Unis: Moffett Group, LLC;  CRAFT I Media Digital; Gerson Global  Strategic Advisors LLC; LeClairRyan,  A Professional Corporation; BLJ  Worldwide LTD; The Gabriel  Company, LLC; Moroccan-American  Center for Policy, Inc. Mais de ces sept  cabinets, ce sont les deux derniers  cités qui s’accaparent la part du lion.

Anciens ambassadeurs
The Gabriel Company, qui a brassé  près de 500.000 dollars pour le  compte du gouvernement marocain,  appartient, comme son nom le laisse  deviner, à l’ancien ambassadeur des  Etats-Unis au Maroc, Edward Gabriel.  Depuis son départ en 2001, celui-ci  a gardé de fortes attaches avec les autorités marocaines. Il est l’un  des principaux avocats du Maroc  à Washington. D’autres anciens  ambassadeurs américains à Rabat  sont dans le même cas de figure.

De fortes attaches
En 2013, à la veille de la visite du  roi Mohammed VI aux Etats-Unis,  neuf de ces anciens ambassadeurs  s’étaient fendus d’une lettre à  l’adresse du président américain  Barack Obama, exhortant ce dernier  à «soutenir les efforts du Maroc».  M. Gabriel est également derrière  la mise en place, en 2003, du  Moroccan-Americain Center for  Policy (MACP), bien que ce soit  un de ses proches collaborateurs,  Jordan Paul, qui dirige le centre. Le  MACP s’occupe d’une grande partie  du lobbying marocain aux Etats-  Unis. Entre 2008 et décembre 2014,  d’après les éléments de la “Sunlight  Foundation”, il a engagé plus de 2  millions de dollars dans le cadre de  ses activités pro-marocaines.
Mais il n’est question ici, s’agissant  des chiffres de la “Sunlight  Foundation”, que de renseignements  officiels. Officieusement, le Maroc  fournit également de grands efforts  contre la “machinerie de guerre”  algérienne, laquelle peut compter  sur le lobby pétrolier texan, proche  de la direction de la SONATRACH,  la compagnie pétrolière nationale  algérienne, pour appuyer les thèses  du Front Polisario, réclamant la  séparation du Sahara. L’Algérie  emploie ses lobbyistes attitrés,  principalement le cabinet d’avocats  “Foley Hoag LLP”, lié par contrat à  l’ambassade d’Algérie à Washington  depuis 2007. Parmi les actions  importantes de “Foley Hoag LLP”  la mise en place du “Congressional Algeria Caucus”, une sorte de  groupe d’amitié Etats-Unis-Algérie  à la Chambre des représentants  américaine, installé en juillet 2014  avec l’appui des parlementaires  Betty McCollum et Joe Pitts, déjà  à l’origine d’un “Western Sahara  Caucus”, militant, comme son  nom l’indique, pour la séparation  du Sahara marocain.

Diaspora juive
En 2009 plus de 200 parlementaires  des camps démocrate et républicain  avaient, dans une lettre, apporté  leur soutien au Maroc au Sahara.  Un “Congressional Morocco  Caucus” tient également place  à la Chambre des représentants  américaine depuis 2013.  Le Maroc, contrairement à l’Algérie,  bénéficie en outre de l’appui de sa  diaspora juive, fort influente aux  Etats-Unis.
Plusieurs grands lobbys juifs  américains agissent au profit  du Maroc dans le couloir des  institutions washingtoniennes.  L’American Jewish Committee  (AJC) est le plus connu d’entre eux.  Dans un communiqué, mi-mars  2015, ce lobby avait révélé qu’il  avait effectué une tournée dans  plusieurs pays de la région MENA  (Moyen-Orient/Afrique du Nord), dont le Maroc, et qu’il avait  rencontré à cette occasion le  Chef du gouvernement, Abdelilah  Benkirane, ainsi que des officiels  marocains, sans les nommer,  cela dit. L’AJC est l’un des plus  importants lobbys des Etats-Unis.  Son directeur exécutif associé pour  la politique, Jason F. Isaacson, qui  faisait partie de la délégation de  l’AJC venue au Maroc, est considéré  comme un des “amis” du Royaume.  En 2009, il avait été fait chevalier de  l’Ordre du Trône.
Le vice-président exécutif de la  Conférence des présidents des  organisations juives américaines,  Malcolm Hoenlein, est un autre  ami du Maroc. Sur proposition du  secrétaire général du Conseil de la  communauté israélite du Maroc,  Serge Berdugo, il avait été décoré  de l’Ordre de Grand officier par le  roi Mohammed VI en 2013.

“Recul” américain
M. Berdugo joue un rôle important  dans le maintien des relations  entre le Maroc et la communauté  juive américaine, quand il ne s’agit  pas du Souverain en personne. Ce  dernier, à chacun de ses séjours à  New York, veille à rencontrer les  principaux représentants de cette  communauté.
La question se pose cependant:  le lobbying du Maroc fait-il effet?  Nombre d’indicateurs vont a priori  dans ce sens. À titre d’illustration, la  presse américaine a fait état, en 2013,  du rôle conséquent des lobbys promarocains  dans le “recul” américain  sur l’affaire de la MINURSO.  Lors de la troisième session du  Dialogue stratégique Maroc-Etats-  Unis, tenue le 10 avril 2015, le  secrétaire d’Etat américain John  Kerry a qualifié l’initiative marocaine  pour le Sahara de «sérieuse, crédible  et réaliste»; les mêmes termes que  ceux utilisés par l’Administration  américaine après le sommet ayant  réuni, en 2013, le roi Mohammed VI  et M. Obama.

Rapport “tendancieux”
Une position qui est, d’après d’anciens  diplomates rompus au lobbying US,  l’une des résultantes de l’activisme  du Maroc à Washington. Cela étant,  l’Algérie continue de vouloir faire  entrave au lobbying marocain aux  USA. Elle dispose, pour cela, des  appuis de certaines ONG américaines,  dont la plus connue n’est autre que la  Fondation Robert F. Kennedy pour la  justice et les droits humains, qui, du  26 mars au 9 avril 2015, a encadré une  visite aux Etats-Unis de la présidente  du Collectif des défenseurs sahraouis  des droits de l’Homme (CODESA),  Aminatou Haidar, défendant la  séparation du Sahara du Maroc.
La présidente de la Fondation, Kerry  Kennedy, dont l’alignement est  considéré comme «hostile à l’intégrité  territoriale» du Royaume par les  officiels marocains, avait par ailleurs  organisé, en 2013, une tournée  similaire du secrétaire général du  Polisario, Mohamed Abdelaziz; et  s’était surtout distinguée, en 2012,  à l’issue d’une visite au Sahara par  un rapport sur les droits de l’Homme  dans la région qualifié de «spécieux»  et de «tendancieux» par les  autorités marocaines. A Washington  cependant, le Maroc semble plus que  jamais conforté dans ses positions.

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