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Un livre collectif de l’Université internationale de Rabat

Exil, mémoire, migration

Des lectures sont proposées dans cet ouvrage collectif, des interprétations aussi: comment appréhender l’étranger sans subir une inquiétante étrangeté?

Voilà bien un ouvrage collectif qui met le doigt sur la plaie, là où cela fait mal: le système international actuel qui se veut mondialisé génère de l’inégalité, de l’exclusion même. Référence est faite non seulement à l’iniquité des relations commerciales abusant leur monde derrière la “coopération”, voire le “partenariat”, mais aussi à la situation de tous ceux qui ont quitté leur pays d’origine vers un Eldorado européen et américain. Mustapha Bencheikh, qui, avec Yves Geffroy, a réuni les contributions de plus d’une vingtaine d’auteurs a raison dans la préface de souligner que “nos sociétés continuent de vivre des drames humains, politiques, économiques et sociaux que nos gouvernants ont du mal à contenir”, et plus encore de relever qu’il faut donner la parole à des mémoires silencieuses dans lesquelles sont enfouis des exils, des migrations – des vies heurtées, suivant des parcours chaotiques, mais sans doute toujours portées par l’espérance.

Choix individuel
Des contributions évoquent les parcours de l’exil. L’écrivain turc Nedim Gürsel confie l’inconfort de son statut, “entre deux chaises”, avec sa langue maternelle vécue comme une obsession et le français assimilé à un devoir. Exilé en France depuis un quart de siècle, séparé des siens et de sa langue maternelle, c’est en français, confie-t-il, qu’il a bien compris le sens du mot liberté. Marc Gontard, lui, traite de l’exil à l’étrangeté. L’exil? Il peut être lié à des raisons politiques et donc à un choix individuel; il regarde également d’autres profils: ceux des migrants économiques ou réfugiés, fuyant le chômage, la misère ou la guerre. Luc Deslandes, lui, traite d’une autre piste, d’un circuit particulier: celui de l’exil intérieur. Visage méfiant et soupçonneux de tous; il ne reconnaît plus personne. Le monde paraît commun mais n’est-ce pas un masque, une hypocrisie se voulant une vie normale? Le mieux n’est-il pas de se retirer dans le silence pour ne pas rejoindre les flux de la “vaste migration des hommes substituables l’un à l’autre?” Pour Mélanie Frerichs-Cigli, l’exil nourrit la mémoire; chacun se rattache en effet à ses racines; et la mémoire dans ce monde reste pratiquement le seul refuge entretenant sans doute l’imaginaire mais pouvant aussi conforter la stabilité.

Nouvelle vie
Avec Jalil Bennani, psychanalyste, est posée la question des réfugiés au Maroc, qui s’attache à les distinguer des migrants. A partir d’entretiens avec une trentaine d’entre eux, de différents pays, il conclut ceci: ces exilés ont perdu de leur “origine” pour tenter de s’intégrer et de construire une nouvelle vie; une partie d’eux-mêmes est ainsi restée au pays –une perte comparable au deuil. Ils ont connu des traumatismes, des ruptures aussi. Mais, dans le même temps, leur identité se voit remaniée parfois sur la base d’une mémoire refoulée; elle bénéficie aussi de la place accordée à la religion, qui leur offre un mode et un cadre de restructuration communautaire. La politique royale se distingue par son hospitalité, en particulier en direction des Subafricains –un axe répondant aux traditions ancestrales du Maroc et illustrant la vision africaine du Royaume. De quoi conduire à se pencher de manière interpellative sur le monde et à faire prévaloir le “vivre-ensemble”.

Quant à l’écrivain argentin René de Ceccatty, en reprenant ce qu’il appelle des “fuites, déplacements généalogies’’, il raconte des parcours multiples -Hector Bianciotti, Vladimir Nabokov, Joseph Brodsky, Adonis, Rabah Belamri, Jean Sénac, Jean Genêt et d’autres-, et met en exergue cette problématique de l’exil, sujet poétique autant que politique. Il constitue en effet “un thème plus inspirateur, artistiquement, que la familiarité et la communauté”: il provoque la prise de conscience parce qu’il est connexe à un sentiment de différence et de déplacement. Le deuxième axe de cet ouvrage collectif a pour thème “Une mémoire sous tension”. Mémoire et exil fournissent une matière brute à la littérature, reste ce qu’en font les talents des uns et des autres. Mustapha Bencheikh invite à cet égard à comprendre l’exil comme une voie éventuelle d’appréhension de notre histoire. Et puis, cette mémoire de l’exil n’est pas univoque: elle est plurielle par suite de multiples vécus. Telle est sa place aujourd’hui dans la production marocaine…

Vision bipolaire du monde
Parler d’émigration ne pouvait évacuer la “Hijra” ou le chemin vers Allah, raconte Ali El Yousfi Alaoui. Traitant de la vision bipolaire du monde développée par Daech –d’un côté, des musulmans et les Mujahidoun et, de l’autre, les croisés et leurs alliés-, il rappelle que cette vision autour de Dar al-islam et de Dar al-harb a été reprise par la confrérie des Frères musulmans et de manière encore plus activiste par Jama’at al-Muslimun à travers l’organisation At-Tafkir wal-Hijra. Ici, la Hijra est entendue comme une séparation devant se faire avec des sociétés jugées “jahiliennes” (païennes) pour permettre aux fidèles de vivre dans une sorte d’enclosure véritablement islamique.Exil, émigration? C’est aussi le destin particulier du bannissement à perpétuité des Conventionnels qui ont voté la mort de Louis XVI en 1793. Ce régicide hante toujours la mémoire collective des Français.

Autre recoin de cette retransmission mémorielle mais cette fois entre Constantine et Paris par les juives d’Algérie (Annie Stora-Lamarre). Des liens cachés sont mis à nu par suite du récit de la mère de cette auteure: une tension mémorielle entre joie et bonheur, refoulement de l’histoire de sa jeunesse juive algérienne… Un “monde d’hier” à relire pour mieux bâtir dans l’exil parisien son exil de femme. Dans une ville alors en guerre, elle ravive des souvenirs d’enfance, la musique et le cinéma; elle explique que la transmission maternelle s’est faite par l’oralité alors que celle du père privilégiait l’écrit: “Lis, ma fille, un jour, tu écriras”.

L’écriture et sa place dans la mémoire, c’est aussi l’équation sans cesse en débat à propos de Camus et de l’Algérie. Nabil El Jabbar évoque précisément ce point en parlant du “retour” de cet écrivain: par l’ouvrage de Kamel Daoud Meursault, contre-enquête, ainsi que par des oeuvres d’auteurs algériens dialoguant avec l’oeuvre de Camus. Il y a là, assurément, une réhabilitation de l’algérianité de Camus. Tâche difficile tant une lecture consensuelle de cet auteur reste problématique et même polémique.

Là encore, la difficulté, c’est de ne plus jouer sans cesse les ruptures du passé et de recréer alors un récit national syncrétique. Lieux et temps de l’exil: tel est le troisième axe. S’exiler, c’est aller vers un “ailleurs inhabituel” (Jacqueline Bergeron), recréer un nouvel ordre bâti sur l’éloignement/rupture et sur la nécessité de mettre sur pied un équilibre au sein d’un groupe inconnu, souvent inhospitalier voire hostile.

Identité plurielle
En relisant le livre Les désorientés, d’Amin Maalouf, Assia Belhabib explique que l’exil stimule parce qu’il n’est pas paisible –c’est une souffrance. Un voyage géographique et introspectif, “mille fois imaginé, mille fois écrit et réécrit”. Au fond, exilé devient étranger partout, il n’a pas d’autre choix que d’évoluer et de vivre dans une sorte de tiers-monde, entre le pays d’origine et le pays d’accueil. Dans le même temps, il baigne entre deux cultures et civilisations où les facteurs d’altérité et même de choc ne manquent pas, un Nord chrétien et un Sud arabo-musulman.

Comment tout cela va-t-il évoluer? Par la confrontation et l’affrontement sur la base de cultures et d’identités ou par la gestation d’un nouveau référentiel fait d’une modernité renouvelée et dégageant un nouvel horizon d’universalité? La vie d’Edmond Amran El Maleh traduit bien, durant des décennies, “l’épreuve de l’étrangeté” (Michael Toumi). Né à Safi, il quitte le Maroc en 1965 pour y revenir en 1999. Durant plus de trois décennies, c’est l’arrachement au pays, donc. Comme l’a noté un documentaire de 2M TV, le 4 mars 2012, il a traversé le siècle passé… il a été unique dans sa diversité, une synthèse vivante de l’identité plurielle du Maroc. Son expérience du vécu lui fait explorer la réhabilitation d’une mémoire multiséculaire. Mémoire et exil d’Edmond Amran El Maleh ainsi que dans la littérature maghrébine francophone (Hicham Jirari) avec un large panel (Driss Charaïbi, Mouloud Mammeri, Kateb Yacine, Mohammed Khaïr-Eddine, Abdelkebir Khatibi, Mohamed Dib, Assia Djebar, Rachid Mimouni, Abdelwahab Meddeb, Malika Mokeddem, Nina Bouraoui…). Autant de références –d’“enseignes-phares” écrit-il–, qui, chacune à sa manière ont exprimé “l’inconscient collectif” avec la représentation de ses stéréotypes, ses questionnements culturels et ses enjeux identitaires.

L’exil génère aussi un autre aspect lié au nouveau mode de vie: celui de la gastronomie. Tout un nouveau savoir culinaire se forge ainsi, mêlant l’occidentalisation de l’alimentation avec la tradition familiale (Véronique Muon). En abordant “Deux nations, une patrie”, Abdallah Bensmaïn souligne que l’étranger doit se construire, tout acquérir. Aucun peuple n’a une carte ethnique totalement pure; le métissage est la règle. La nationalité est une construction juridique d’une communauté nationale, territorialement délimitée, affirmant un pouvoir régalien de souveraineté.

Et l’identité alors? Yves Geffroy, lui, étudie la condition de “métèque”. Ce n’est pas un exilé en ce sens que celui-ci est censé retrouver sa patrie un jour; il est mieux perçu que l’étranger qui, lui, ne paraît pas s’inscrire dans une optique de retour. Exil et migration, mais avec quel fonds mémoriel?

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