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L’investigation dérange beaucoup au Maroc

Hicham Mansouri - © Ph : DR

Hicham Mansouri – © Ph : DR

Condamné en mars 2015, à l’issue d’un procès controversé, à dix mois de prison ferme, le journaliste Hicham Mansouri vient d’être libéré le 17 janvier 2016. Cependant qu’il se retrouve encore poursuivi, cette fois-ci pour atteinte à la sûreté de l’Etat. Pour la première fois depuis sa libération, il s’exprime dans un média.

Vous venez à peine d’être libéré, le 17 janvier 2016, que vous et cinq autres personnes liées à l’Association marocaine pour le journalisme d’investigation (AMJI), dont le président de l’association Maâti Monjib, êtes poursuivis pour atteinte à la sûreté de l’Etat. Comment vivez-vous ce nouveau procès, moins d’un an après le premier?

Hicham Mansouri: Cela prouve, encore une fois, que le premier procès a été bien politique contrairement à la version mensongère des autorités. Ajoutez à cela que le programme «Story Maker», objet de la deuxième accusation, date d’avant mon arrestation, en mars 2015, et de mon agression, en septembre 2014 (M. Mansouri avait été agressé non loin de la gare de Rabat-Agdal par deux inconnus, jamais identifiés par la police, ndlr). Pire encore, c’est le même juge qui a été affecté pour la deuxième affaire et cela ne rassure pas. Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

Avez-vous effectivement atteint à la sûreté de l’Etat?

Hicham Mansouri: Ce n’est pas vrai et c’est du délire. D’ailleurs j’avais écrit un article, depuis la prison, dans lequel j’ai expliqué clairement les probables causes qui se cachent derrière cette accusation. L’application «Story Maker» a été développée dans le cadre d’un projet de partenariat avec The Guardian. C’est un outil open source que n’importe qui peut télécharger sur son Smartphone pour se rendre compte qu’il ne permet pas de falsifier des vidéos mais d’aider les journalistes grâce à un guide de formation interactif et des modèles pour réaliser des productions audio et/ou vidéo en respectant les règles professionnelles et déontologiques du métier. Non seulement donc nous n’avons pas atteint à la sécurité de notre pays mais nous avons contribué à sa démocratisation et nous pensons, par conséquent, mériter encouragements et soutien et non cinq ans de prison.

Pourquoi faîtes-vous, à votre avis, l’objet de deux procès aussi controversés en moins d’un an?

Hicham Mansouri: Je paye le prix de ma proximité de l’historien et militant Maâti Monjib, qui est apparemment une personne qui dérange trop, et le prix de mon engagement, depuis 2009, dans la promotion du journalisme d’investigation au Maroc. Il paraît que l’investigation dérange beaucoup au Maroc surtout quand elle s’étend à l’échelle locale car l’AMJI a construit progressivement un réseau qui couvre près de quatorze régions y compris quelques villages lointains. Il suffit de jeter un coup d’œil sur les enquêtes lauréates des prix de l’AMJI et les productions de ses bourses pour se rendre compte que ces attaques n’étaient qu’une question de temps.

En mars 2015, vous aviez été poursuivis pour délit d’adultère et préparation d’un local pour la prostitution, une accusation que vous contestez toujours. Pouvez-vous nous donner votre version des faits?

Hicham Mansouri: Ce qui s’est passé est une honte. Le matin du 17 mars, une dizaine de policiers de la Brigade des mœurs, ont forcé la porte d’entrée de mon appartement. Au début j’ai pensé qu’il s’agissait d’une bande criminelle surtout qu’ils étaient en civil. On m’a violemment immobilisé avec des coups sur le visage et la tête. Puis ils ont tout de suite commencé à me déshabiller de manière rapide qui laisse comprendre que ce n’est pas leur première opération du genre. J’ai pensé que j’allais être violé. J’ai commencé à crier dans l’espoir d’alerter les voisins et ce n’est qu’à ce moment-là qu’un policier a crié «police». Sous les insultes du chef de la brigade on m’a obligé à poser pour des photos. Au commissariat je vais vivre le même traumatisme car on va de nouveau me déshabiller et me filmer et filmer mon sexe. J’aimerais bien connaître l’objectif. On a enquêté avec moi couvert par une serviette et menoté bien entendu. La plus grande partie de l’interrogatoire a porté sur mes rapports avec Maâti Monjib, le Mouvement 20-Février et certains groupes islamistes notamment Al-Adl Wal Ihsane (AWI). Peut-être ont-ils cru que j’étais un islamiste. On m’accuse de préparation d’un bordel et on me pose des questions sur la politique et l’islamisme!

Comment avez-vous vécu vos dix mois d’emprisonnement à la prison de la ville de Salé?

Hicham Mansouri: C’était pour moi une expérience à la fois dure et enrichissante. Enrichissante car j’ai eu la chance de vivre dans quatre cellules et deux quartiers différents et côtoyer différentes catégories de prisonniers. Et dure car on m’a jeté, le premier mois, dans le quartier et la cellule les plus dangereux, la cellule 5 du quartier «D». Nous étions à peu près 41 dans une cellule destinée à ne pas abriter plus de 24 personnes. Un des prisonniers était fou et agressif. Les prisonniers le torturaient, en le chatouillant ou en le déshabillant, pour «passer le temps». Comme j’étais le nouveau venu il fallait dormir par terre, dans la boue, tout près des toilettes sans porte. Odeurs, lumière, fumée et cris jusqu’à 3 heures du matin. Impossible de dormir et difficile de respirer. Et les poux ont vite couvert mon corps. Une grande partie desprisonniers prenaient des drogues et s’automutilaient. Ils étaient agressifs et se bagarraient plusieurs fois par jour pour le moindre motif. Un jour des clans de la cellule voisine sont venus attaquer la nôtre avec des couteaux et des lames de rasoirs. J’ai dû souffrir de longues semaines à cause d’un abcès dentaire. Il a fallu faire une grève de la faim pour que l’administration décide de me soigner. Certains prisonniers m’ont dit que j’étais chanceux car ils attendaient leur tour depuis deux ans.

Avez-vous des plans pour l’avenir?
Hicham Mansouri:
Beaucoup d’idées mûrissent en tête mais pour l’instant je profite de mon chômage pour lire et me reposer.

Propos recueillis par Wissam El Bouzdaini

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