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L’EXCEPTION MAGHRÉBINE

WISSAM EL BOUZDAINI

Les frontières maroco-algériennes fermées depuis 23 ans

Beaucoup de ceux de mon âge n’ont de l’algérien que l’image lointaine du «cheb» chanteur de raï.

Pendant ce temps en Corée, les régimes se partageant le Nord et le Sud de la péninsule éponyme font la paix. Ce 27 avril dans la localité de Panmunjeom, celle-là même où fut signé en juillet 1953 l’armistice mettant fin à la guerre entre communistes et nationalistes, les présidents nord-coréen, Kim Jong-un, et sud-coréen, Moon Jae-in, ont échangé une poignée de main «historique» devant les caméras du monde entier pour officiellement acter la fin d’un conflit fratricide qui n’a que trop duré. Les plus vieux se seront sans doute rappelés au bon souvenir du mur de Berlin, tombé un soir de novembre 1989 sous le coup de la volonté et de la détermination du peuple allemand de s’unir de nouveau.

D’Europe en Asie et d’Afrique en Amérique, c’est en fait la même lame de fond qui anime et meut ces populations souvent voisines qui, si ce n’était les contingences de l’Histoire et ses «ruses» pour reprendre la célèbre expression du philosophe allemand Hegel, se seraient sans doute retrouvées sous un même toit et avec un seul et même horizon national. Le Maghreb ne doit, en principe, pas faire exception. Quand le préambule de l’actuelle Constitution marocaine fait référence aux composantes arabo- islamique, amazighe et saharo-hassanie du Maroc ainsi que ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen, on pourrait tout aussi bien en dire autant, à quelques détails près, de l’Algérie, de la Mauritanie, de la Libye et de la Tunisie. Le fait est qu’il n’a jamais autant semblé y avoir loin de la coupe aux lèvres de la perspective d’un Maghreb uni. Valeur aujourd’hui, c’est la région la moins intégrée au monde. Humainement, le déchirement est d’autant plus insoutenable.

Dans la première semaine du mois d’avril, un ami m’avait rapporté l’histoire d’Abdelkader Chakroun, habitant de Lalla Maghnia décédé sans avoir revu sa mère depuis vingt-trois ans alors que celle-ci ne vit qu’à une vingtaine de kilomètres de chez lui. Il se trouve qu’elle vit à Oujda, séparée depuis le 27 août 1994 de sa ville de résidence par la plus longue frontière fermée au monde, celle du Maroc et de l’Algérie: 1941km de tranchées, de barrières électrifiées et de mines que n’osent franchir que certains contrebandiers téméraires. Pour rendre visite à sa mère, feu Abdelkader Chakroun devait donc rouler 2h30 en passant par Tlemcen et Sidi Bel Abbès jusqu’à Oran, emprunter l’avion pour Casablanca et de Casablanca prendre le bus ou le train pour arriver à Oujda, à 642km. L’écrivain français Albert Camus, natif de la voisine de l’Est, en aurait sans doute été renforcé dans sa conviction d’un monde absurde.

À titre personnel, j’appartiens à une génération qui n’a pas vraiment connu l’époque des frontières ouvertes. Beaucoup de ceux de mon âge n’ont de l’Algérien que l’image lointaine du «cheb» chanteur de raï transcrivant son quotidien morose, quand il ne soutient pas le mouvement séparatiste du Front Polisario -une image bien évidemment caricaturale et qui ne reflète en rien la réalité complexe et diverse de notre grand peuple voisin. Tout comme dans l’autre sens, les clichés bâtis sur l’absence de contact physique doivent abonder. Nos amis coréens ne sont pourtant pas mieux que nous.

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