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Les chroniques d’un neurochirurgien schizophrène

Mohammed Zaari Jabiri

Mohammed Zaari Jabiri

Maroc Hebdo: Les histoires que vous  racontez dans le livre “Les chroniques  d’un neurochirurgien schizophrène”  sont terribles. Comment arrive-t-on  à survivre à ce genre d’expérience?
Mohammed Zaari Jabiri :
On ne survit  pas à ce genre d’expérience. On y  fait face et on essaie de changer ce  qu’on peut changer. C’est de cette  façon que je peux dormir tranquille.  L’écriture et le travail humanitaire  dans le domaine de la santé ont été  ma bouée de sauvetage. La seule  façon que j’ai trouvée pour affronter  cette situation, c’est de dénoncer  à visage découvert, de faire de la critique constructive mais, en même  temps, d’entreprendre des projets qui  peuvent apporter un plus au citoyen  lambda. Ceci à travers une émission  télévisée de sensibilisation médicale,  en “darija”, qui passe sur Al Oula ou  encore des projets de l’association  Eden Maroc. Pour moi, jeter l’éponge  et abandonner, c’est cautionner ce  qui se passe et laisser des milliers  de personnes continuer à subir un  système défaillant.

Comment le livre a-t-il été accueilli par  la profession au Maroc?
Mohammed Zaari Jabiri:
  Contrairement à ce que je craignais,  beaucoup de mes collègues et  personnels de la santé m’ont  encouragé et remercié d’avoir  raconté, de manière crue, ce qu’ils  vivent et ce qu’il endurent dans les  hôpitaux. Personne ne cautionne  l’état actuel des choses dans nos  hôpitaux. Dans ce livre je n’ai pas  mis de gants, j’ai critiqué tout le  monde, surtout cette minorité qui  nuit à l’image de la santé au Maroc.  Et c’est sûrement à cette même  minorité que le livre ne plaira pas,  car il met à nu des pratiques que la  majorité de médecins, d’infirmiers  et de gestionnaires dénoncent.  Malheureusement, leurs voix ne se  font pas assez entendre.

Pourquoi avoir opté pour l’appellation  ironique “le plus beau pays du monde  au monde” au lieu du Maroc?
Mohammed Zaari Jabiri :
En fait,  je n’ai jamais voulu limiter les  problèmes du système de la santé  uniquement dans nos hôpitaux.  Vous savez, j’ai beaucoup voyagé  et on se rend vite compte que  nos problèmes sont communs  à beaucoup de pays en voie de  développement, notamment au  Maghreb. Pour moi, le Maroc est  le plus beau pays du monde. C’est  mon pays et il le restera toujours  malgré tous les problèmes qui y  sévissent.

Je l’aimerai toujours de manière  inconditionnelle, certes, mais je  le critiquerai aussi de manière  constructive car j’ai envie de faire  avancer les choses. Grâce à mon  éditeur, le livre sera diffusé au  Maghreb et au Liban. Alors s’il  peut être utile à d’autres systèmes  de santé qui vivent les mêmes  problèmes, je me dis pourquoi  ne pas le laisser ouvert. Libre aux  lecteurs de décider de leur “plus  beau pays au monde”.

Vous arrive-t-il de regretter d’avoir  fait des études de médecine?
Mohammed Zaari Jabiri :
Jamais.  Mes études de médecine ont été  la meilleure chose qui me soit  arrivée. Elles m’ont permis de me  découvrir en tant que personne,  mais surtout de faire une chose qui  me procure beaucoup de plaisir,  à savoir soulager les gens et leur  venir en aide. Le fait de rencontrer,  au quotidien, des problèmes dans  les hôpitaux, ne m’a jamais fait  douter de mon choix de carrière. Au  contraire, ça m’a encouragé encore  plus à aller de l’avant.

Dans vos récits, vous vous qualifiez à chaque fois de lâche et de  schizophrène. Pourquoi?
Mohammed Zaari Jabiri :
Le fait  de se sentir impuissant face à des  situations humaines tristes et  difficiles crée de la frustration et du  désespoir. Cela m’a pris beaucoup de  temps pour me décider à dénoncer  à visage découvert, à dire haut ce  que les gens pensent tout bas et  à raconter tout cela de manière  sarcastique.

Je me disais que ce que je voyais dans  nos hôpitaux était sûrement des  hallucinations visuelles ou auditives  (symptômes de la schizophrénie) et que je suis sûrement fou. Ce que je  voyais était tellement irréel car on  ne peut pas demander à une famille,  à 4h du matin, de vous acheter un  matériel médical pour une chirurgie  urgente par exemple. Cela ne se  pouvait pas d’avoir un scanner  cérébral en panne à la capitale. Ce qui  bloque toutes les interventions. Il est  inconcevable que les gens meurent  par faute de moyens… On doit être  anormal pour ne pas être sensible  à tout ces dysfonctionnements. Et  puis dans les fables, il faut être un  fou pour dire la vérité.

Vous dites dans le livre que les  patients sont victimes d’un système  social et politique géré par des  incompétents, des corrompus… Vous  dites ça alors que vous êtes parti au Canada. Pourquoi ne pas faire  profiter le pays de vos compétences?
Mohammed Zaari Jabiri:
Je suis  parti à l’étranger pour continuer  ma formation médicale et avoir des  connaissances et compétences de  pointe dans le but d’en faire profiter  mon pays.  Malheureusement, l’environnement  dans lequel on baigne au Maroc,  surtout sur le plan scientifique, ne  me permettait pas d’atteindre le  niveau de compétence médicale que  je cherchais.

Dès que je terminerai,  je reviendrai, pour en faire profiter  mon pays. C’est avant tout un devoir car je reste reconnaissant à mes  enseignants, professeurs et à mon  Maroc pour tout ce que j’ai appris.  Sinon dans mon Maroc, il n’y a pas  que des incompétents et corrompus.  La majorité veulent le meilleur pour  le pays. C’est grâce à ces derniers que  le système social et politique ne s’est  pas encore écroulé.

Que diriez-vous aujourd’hui à tous les  patients victimes du système de la  santé au Maroc?  Mohammed Zaari Jabiri: Qu’il est  du devoir de chaque citoyen de  connaître ses droits et ses devoirs et  de dénoncer toutes les infractions et  incompétences. Je leur dirais de ne  pas accepter la médiocrité. La santé  est un droit et il est de notre devoir à  tous de la préserver.

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